‹ Poésie latineChapitre 3 sur 82 · XL1X · texte numérisé non relu

XL1X

de l'hendécasyllabe et la cadence du distique élégiaque se trouvent mieux appropriées aux vertus aimables des jeunes patriciennes mortes avant l'âge. L'ancienne série des qualités domestiques fait place à un seul terme: mores. Et on aime aussi à se rappeler la beauté de la morte : forma :

Hic sita est Victoria

Quac pulchra forma tota, pulchrior moribus

Cunctis decoris antecessit feminis (i).

Et ailleurs, cette triste épitaphe d'exilée :

(Membra hic posu)'i terra quam procul a patria, Moribus et forma pariter laudabilis, ut quis Cernere non posset, pulchrior an melior (2).

Nous retrouvons dans la poésie funéraire ces spirituelles et ces savantes dont parle l'histoire. Nous savons qu'à Rome elles étaient nombreuses et en vue. Octavie, sœur d'Auguste, accepta la dédicace d'un ouvrage de philosophie ; le poète grec Crinagoras dédia une pièce de vers, que nous avons conservée, à Antonia, femme de Drusus. Agrippine laissa des mémoires qui furent utilisés par Tacite. On connaît encore la femme de Varius, l'auteur du Thyeste joué pour le triomphe d'Auguste (3) ; Perilla, belle-fille d'Ovide ; et cette Théo-

(1) BlIECHELER, 22 1.

(2) lbid. , 104&.

(3) La femme de Lucain, celle de Stace, et, avant elles, la Quintilie de Calvus, voy. F. Plessis, Calvus, p. 64.

phile, dont nous parle Martial (1). Dès lors, au lieu de pia, casta, pudica, la formule fréquente est proba, faceta, consulta. Et voici, en vers précieux, l'épitaphe d'une précieuse :

Te lyra, te cithara mira cum voce fleverunt... Purpurei flores mutati lumine pulchro Depingent tumulum, tituli quem littera fulgens Déclarât niveo lapidis distincta métallo (2).

Avec les inscriptions chrétiennes, une femme nouvelle et des sentiments nouveaux apparaissentils dans la poésie funéraire ? Pour s'en rendre compte, je crois qu'il faut moins se fonder sur des épitaphes .très littéraires que sur des inscriptions plus simples, les naïves et les véridiques. A coup sûr, un souci que nous ne connaissions pas encore, un mépris terrestre, une hâte de vie éternelle apparaissent chez tous, hommes et femmes. Vixi festinans viuere semper, dit Aurélia Mnesithea (3). En même temps, il semble que les vertus des matrones antiques revivent dans les Romaines des derniers jours ; on retrouve dans l'épitaphe de la même Aurélia l'ancienne formule :

Casta, pudica fuit Mnesithea, bona marito.

Et voici une parole qu'il est rare de rencontrer sur les inscriptions païennes (4) : un de ces épi-

(1) Martial, vu, 69, 3.

(2) BuECHEI.ER, 6lO.

(3) lbid., 56 1.

(4) Cf. néanmoins Renan, Les Apôtres, p. 3ao, note 4.

cèdes de martyrs dont nous avons parlé, celui de Manlia Daedalia, la loue plus d'avoir été la mère des pauvres, mater egentum (1), que de sa parenté avec un consul. La môme idée est exprimée suides épitaphes en prose : amatrix paupemm et operaria, miri (sic) bonitatis atqne sanctitatis, mirae industriae atque bonitatis (2).

(l) BuECHELER, l434 (5l).

(a) De Rossi, lnscr. Chrél., 62, 98, 99.

Ces morts qui n'ont pas voulu passer anonymes, qui ont tenu à nous léguer, en même temps que des noms patriciens ou plébéiens, le souvenir d'existences vécues à une heure de l'histoire, que disent-ils de la mort même? quelle est leur appréhension, quel est leur espoir ?

A partir du 111e siècle, les convictions religieuses paraissent mêlées ; toutes les classes semblent unies par la même dévotion dans 1 a même croyance à l'immortalité ; il n'en est pas de même sous la République et aux premiers temps de l'Empire. Tandis que les gens cultivés affirment leur épicuréisme ou leur scepticisme, les classes populaires demeurent fermement attachées aux légendes et aux mythes de leur religion, fortifiés en eux par la pratique du culte et par les fables éloquentes de la poésie.

Sans doute, parmi les Romains lettrés de ce temps, il en est qui croient à l'immortalité. La tradition académique demeure très forte. On se rappelle le songe de Scipion, admirable rêverie platonicienne. Avant de se tuer, Caton d'Utique relit le Phédon. Si les mystiques vont au pythagorisme,

— lui —

Sénèque, avec des accents chrétiens, parle de la joie de se revoir après la mort, croit à un jugement : les âmes condamnées sont précipitées dans lenéant.une félicité éternelle récompense les vertus stoïciennes. D'une manière générale, les stoïciens admettent une immortalité relative ; mais Panétios nie complètement la « persistance de durée » et avec lui, parmi les péripatéticiens, Dicéarqne, Strabon de Lampsaque et Alexandre d'Aphrodisias.

Sans souvenirs d'école, des hommes, des savants, comme Pline l'Ancien, peuvent se faire à euxmêmes leur propre conviction sur la mort, le néant on la survivance de l'âme. On connaît la belle page passionnée de Y Histoire Naturelle (1) : S'il est doux de vivre, pour qui peut-il être doux d'avoir vécu ? Il serait plus facile et plus sûr que chacun s'en remît à soi-même et se rapportât au temps antérieur à sa naissance, à l'autorité de cette expérience, pour acquérir une connaissance sûre de ce qui arrivera dans l'avenir.

Mais le grand-maître de la sagesse pratique, c'est Epicure ; c'est lui, avant tous les autres, qui rassure sur les destinées de l'âme, console de la vie par la promesse du néant. Sur une foule d'inscriptions, soit en prose, soit en vers, nous retrouvons la trace de ses enseignements. La mort n'est rien que le repos, une poussa malorum. Lis ces quelques mots, dit le poète au passant, et gémis ; ou plutôt sèche tes larmes : il n'y a rien de

(i) Hist. Nul., tu, 188 à 191.

douloureux, là où il n'y a rien ; lu succombes, et c'est la fin de tes travaux.

Quelquefois l'accent fait penser à Lucrèce, à son reccidere ad nilum il ). Et c'est aussi une très belle lassitude, une acceptation mystérieuse du sommeil. L'épitaphe en prose du philosophe C. Matrinius Valence est dédiée au sommeil éternel, somno aeterno (2). On trouve aussi : securitati sacrum (3). « Je n'étais pas, dit une inscription grecque frappante (pie l'on retrouve traduite presque littéralement sur le tombeau deLucius Mecius Marcus (4), je n'étais pas, mais j'arrivai à l'existence ; je fus, mais n'existe plus ; voilà la vérité. Qui parle autrement, car je ne serai plus rien. » Je passe sur cette idée de la nécessité d'un destin auquel il faut obéir, idée dont j'ai déjà parlé et de laquelle viennent deux thèmes principaux : soit une résignation (formule Hocdedit Fatum mihi), soit le Mémento mari traditionnel, accommodé de toutes les manières, enrichi d'images, coupé brièvement en sentence, parfois d'une manière saisissante :

Hospilium tibi hoc. Invitus venio. Veniundum est tamoa i5).

Ce vers aussi est beau, qui met dans la vie une prédestination funèbre et mêle à tous nos actes la présence de la mort :

II) Buecueler, i4q5 :... respice, tector, In nihil ab nihilo quam cilo re~ cidimus.

(2) Orelli, 4428.

(3i Ibid., liSltç,.

(4) Ibid., 48n.

(5) BuECnELER, 2^2.

liane tibi nasccnti fata dedere domvim (i).

A coté de ces graves paroles, on trouve sur ces tombes des exhortations épicuriennes à vivre heureusement et joyeusement sous la menace de la mort. Il en est de délicates, il en est de simplement grossières. La philosophie antique, qui sait si bien allier au charme de l'existence l'idée d'une summa severitas, demander au plaisir des instants d'éternité dans l'écoulement de tout et le rêve confus des choses, est la même qui grave les légers squelettes couronnés de roses aux flancs des gobelets de Bosco-Réale. Rien ici de l'avertissement égalitaire donné par la danse des morts au Moyen- Age (2). Associer l'image de la mort au parfum des fleurs et à la saveur du vin ne révèle que le désir de donner à la volupté une « qualité » qui lui manquait. D'ailleurs, ces fantaisies épicuriennes sont mêlées en grande partie d'éléments bachiques. Sur un vase à squelettes, reconstitué et décrit par M, Pottier, on retrouve le geste et l'attitude de la fameuse Ménade de Scopas.

Sans doute ils profitèrent de ces leçons, Maximus et Lascius (3) qui chantent en prose rythmée le charme de leur amitié et la volupté de leur vie. Celle-ci ne leur laissa ni un regret ni une décep-

(l) BlECHELER, 1021.

(a) Revue Archéologique, quatrième série, tome I, janvier-février if)o3. Article de M. Pottier, La Danse des Morts sur un canlhare antique. — Sur les gobelets de Bosco-Réale, cf. Héron de Villefosse, Monuments Piot, tome V, p. 223 à 220, pi. 7 et 8.

(3) Bl'ECHELER, 186.

tion. Il semble que nous les voyions, rêvant ou lisant, dans une blanche villa, au bord de quelque Moselle ausonienne : Maximus et Lascius, duo fratres convenientes in uno hune titulum nobis posuimus vivis... Nunquam inter nos fecimus verbum amarum.Voluptates secuti simus omnes,vitae nostrae a nobis nunquam quidquam negatum est. Ita, tu qui legis, bona vita (sic) vive, sodetlis, quare post obitum nec risus, neclusus, nec ulla volaptas erit.

D'autres inscriptions sont plus courtes et plus véhémentes. Ce sont de très brèves formules, gravées aussi sur les murailles des demeures, toujours présentes et pour tous: eoôie, rcïve, xpûça; Es, bibe, lucle, veni ; quod edi, bibi, mecum habeo ; quod reliqui perdidi. En vers, sur les tombes :

Si quit vis facere, te vivo fac dulciter. (i)

Valete et bene facitevobis, dura licet(a).

Vive in dies et horas. nam proprium est nihil (3).

Au fond, comme le remarque très justement Friedlaender, des confessions aussi énergiques révèlent des gens cultivés qui se piquent d'être des esprits forts. Humblement et naïvement, le peuple s'en tient à ses dieux et à ses légendes. Le petit nombre d'épitaphes matérialistes conservées sur les tombes de personnes de la classe inférieure en fait foi. Cicéron (4), puis Sénèque(5) affirment que,

( i) BUECHELEB, 1 8g.

(a) Ibid.,-j6.

(3, Ibid., i85.

(li)Tusculanes, i, ai, 48.

(b) Lettres, a4, 18.

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