I.VII
de leur temps, personne ne croit plus à la superstition des enfers : ce sont, disent-ils, des contes de bonne femme ; qui pourrait s'aviser d'y voir autre chose? Mais des squelettes trouvés près de Préneste et d'époque relativement basse ont encore le triens glissé entre les dents, pour s'acquitter du prix du passage. D'ailleurs, cette légende de Caron persistera, sous des noms à peine altérés, jusque dans lesrMemps modernes, en Grèce surtout (1). Le -ÎT^ chant de l'Enéide a popularisé la conception classique des enfers. Bien des épitaphes en vers, parallèles aux représentations figurées du même genre, décrivent les Champs-Elysées, le bonheur des purs, le Tartare, les supplices réservés par la mythologie aux Titans, victimes des Dieux (2). Pour tempérer ces fables cruelles, de jolis vers attristés dépeignent, avec un charme, les prairies des morts, les bois envahis de crépuscule, les paysages confus et les fantômes errants de l'Erèbe '3). Mais avec quelle ardeur les survivants expriment leur confiant espoir d'une réunion avec l'âme qui est partie (4) et qui, seule, pleure et se désespère ! Puis Lucain, Stace, d'autres encore, donnent droit e!e cité à des idées étrangères, parlent d'un chef des dieux infernaux qui se tient au plus profond de
(il Cf. Lucien, de Luctu, 10, et Waciismuth, La Grèce moderne dans l'ancienne, 1 1 8 .
(a) Buecheler, n43, 1 3 1 1 , 555.
(3) Jbid., nG5 (54 )-
(4,/ Ibid., 454 (69) : « Et junctaru setuui Geron pater lenet ipsepuellam » 43o : « Et solamen erit quod te jam jaiuque videbo, Cum vita functus jungar tis umbra figuris. »
l'abîme, domine les puissances subalternes et préside aux supplices. Dans Plutarque (1), un personnage fabuleux, Thespesios de Sole, mort, puis rappelé à la vie, comme Er l'Arménien dans la République, conte un enfer étrange, plein de tourments inconnus empruntés aux traditions orientales, montre les damnés plongés dans des lacs d'or ou de plomb, fait penser à l'imagination chrétienne et à Dante.
Mais, avec Plutarque, nous assistons à une confuse décadence ; pénétrée par les cultes asiates, la gnose, les tendances monistes de la philosophie, prête à accepter encore les dieux d'autres panthéons, la religion romaine se décompose (2). Des chapelles particulières, des initiations, des mystères abritent et favorisent la dévotion des fidèles. Les âmes adhèrent avec ferveur à un spiritualisme indéfini que le néo-platonisme a déjà peuplé de divinités métaphysiques. L'éternité promise n'est pas bien différente du ciel chrétien. Le mérite du mort l'ayant sauvé de la commune destinée, il est ravi au ciel parmi les constellations qui commémorent le nom et la fortune des héros. Sontelles païennes ou chrétiennes, ces inscriptions qui parlent d'une divinité supérieure, qui bene de supero nnmine est meritus (3), disent d'une morte (4) : A-t-
(i) Deser. num. vind., xxn.
12 Cf. J. Réville, La Religion Romaine sous les Sévères, ouvrage auquel nous avons fait plus d'un emprunt, ainsi qu'à l'excellent chapitre de Friedlaender sur la croyance à l'immortalité de l'âme, Siltengeschichte,