EPITAPHES DE FEMMES
Hospes, quod deico, paullum est ; asta ac pellige. Heic est sepulcrum hau pulcrum pulcrai feminae. Nomen parentes nominarunt Claudiam.
Suom mareitum corde deilexit souo.
Gnatos duos creavit ; horunc alterum 5
In terra linquit, alium sub terra locat. Sermone lepido, tum autem incessu commodo. Domum servavit; lanam fecit. Dixi. Abei.
C. I. L. I, 1007 et VI, 15346 ; Burm. IV, 147 ; Meyer 1276; Egger, Lat. serm. vet. rel., p. 348; Wilm. 549 ; Bùch. 52 ; Wordsworth, p. 233 et 487 ; Lindsay, 47. — G. Martha, Études morales sur l'Antiquité, p. 40-41 ; De la Ville de Mirmont» Etudes sur l'ancienne poésie latine, p. 88.
Epitaphe de Claudia.
Trouvée à Rome, elle n'existe plus, et on la reproduit d'après Cyriaque d'Ancône (dans ses Addenda à Jacobs Mazochius), et d'après Jucundus.
Elle appartient à l'époque des Gracques, environ 130 av. J.-C.
Sénaires ïambiques.
1. — deico Lindsay observe que, dans cette inscription, ei représente soit l'ancienne diphtongue, comme ici dans deico, au v. 2 dans heic, au v. 8 dans abei, soit simplement un i long, comme au v. 4, dans deilexit. — Pour deico, même [racine que Seîxvuju, fftxi), voyez Bréal et Bailly, Dict. étym. lat., et cf. Stolz, Hist. Gramm. der lat. Spr., t. I. p. 212.
paullum paulum est l'épel ordinaire à l'époque classique ; cf. Monument d'Ancyre III, 21 paulo- Voy., sur la question du redoublement de / dans ces mots, Brambach, Neugest. der lat. Orth., p. 262 ; il cite les opinions contraires de Scaurus, partisan du redoublement, et de Velius Longus, qui y était hostile.
pellige Jucundus, cf. C. I. L. I, 1306 et IX, 4933 : perlige. — Bùcheler et Lindsay : pellege (1). — Sur
(i) Bùcheler, dans son recueil, donne l'inscription du Corpus I, i3o6, deux numéros plus bas que celle de Claudia (n" 5a et 54), à laquelle en effet, puisqu'elle appartient à peu près au temps de Sulla, ■elle n'est postérieure que de vingt à trente ans ; je ne vois pas bien pourquoi, admettant sans observation la forme perliye dans 54, il écarte cette même forme, transmise par Jucundus, dans 5a.
la question, voy. Brambach, ouvr. cité p. 144suiv. ; Stolz. ouvr. cité, t. I, p. 185.
2. — sepulcrum hau pulcrum il y a ici probablement plus qu'une recherche, archaïque et naïve, de consonances identiques : bien que sepulcrum soit formé de sepelio dont le sens primitif paraît être « dormir », comme fulcrum de fulcio, l'opinion populaire, l'expliquait par se privatif et pulcrum, « ce qui est sans beauté », de sorte que sepulcrum et hau pulcrum, signifiant la même chose, feraient un jeu de mots.
Pour sepulcrum, non sepulchrum, voy. Aulu- Gelle, N. A. II, 3, 3 : in his... verbis omnibus, litterae (h) seu spiritus illius nulla ratio visa est nisi ut firmitas et vigor vocis, quasi quibusdam nervis additis, intenderetur. Cf. Cicéron, Orator, 160 ; Quintilien, I, 5, 20, et la pièce de Catulle
Hau (haud), devant une consonne, se lit encore dans des manuscrits de Virgile, de Tite-Live et même de Tacite (voy. Neue Form., t. II, p. 683 suiv.) ; pendant longtemps, ce fut la forme régulière, haud ne se mettant que devant les mots qui commençaient par une voyelle.
3. — Nomen... nominarunt cf. Ennius, Fab., 254, éd. L. Mùller : navis... quae nunc nominatur nomine Argo.
4. — souo sur cette forme, voy. Stolz, Hut. Gramm. der lat. Spr., t. I, p. 354, et Lindsay, Handb. of lat. Inscr., p. 68; et cf. C. I. L. XI,
3078, v. 3, soueis ; I, 588, souom (gén. plur. en — om au lieu de — orum).
6. — alium une syntaxe correcte demanderait alterum ; comme l'observe Bùcheler, l'auteur de l'inscription aura reculé devant la forme syncopée, altrum.
7. — Phrase elliptique, mais suffisamment claire. commodo en ce sens, a son équivalent exact
dans notre langue familière : « avantageux ». Cf. Plaute, Most., 254-5 : Ubi tu commoda es, capillum commodum esse credito ; Térence, Heaut, 521, millier commoda ; opp. Catulle, 42, 7 : Ma qnam videlis Turpe incedere.
tum autem « or, en même temps » ; tum marque en effet la coïncidence entre deux moments, de là entre deux idées.
8. — lanam fecit Lindsay rappelle l'épithète lanifica volontiers consacrée aux matrones ; il aurait pu, au sujet de domum servavit, signaler aussi domiseda; voy. C. I. L, t. VI, 11602 (Biïch. 237) :
Hic sita est Amymone Marci optima et pulcher-
rima, Lanifica, pia, pudica, frugi, casta, domiseda (1).
(i) Inscription, probablement du temps de l'empereur Hadrien, en septénaires trochaïques dans lesquels il y a des fautes. Bùcheler entend Jlarcifdia, non Marci uxor.
Heus oculo errante quei aspicis leti domus,
Morare gressum et titulum nostrum perlege
Araor parenteis quem dédit natae suae
Ubei se reliquiae conlocarent corporis.
Heic, viridis aetas cum floreret artibus 5
Crescente et aevo gloriam conscenderet,
Properavit hora tristis fatalis mea
Et denegavit ultra veitae spiritum.
Docta, erodita paene Musarum manu,
Quae modo nobilium ludos decoravi choro 10
Et graeca in scaena prima populo apparui.
En hoc in tumulo cinerem nostri corporis
Infistae Parcae deposierunt carminé.
Studium patronae, cura, amor, laudes, decus
Silent ambusto corpore et leto tacent. 15
Reliqui fletum nata genitori meo
Et antecessi, genita post, leti diem.
Bis hic septeni mecum natales dies
Tenebris tenentur Ditis aeterna domiz.
Rogo ut discedens terrain mini dicas levem. 20
C. I. L. 1, 1009 et VI, 10096 ; P. L. M. E. LXXX1 ; Burm. IV, 353 ; Mey. 1437 ; Wilm. 551 ; Wordsw. p. 234 et 487 ; Bùch. 55 ; Lindsay 58 ; Mommsen (voy., plus loin comment.).
Epitaphe d'Eucharis.
Trouvée à Rome (1); en tête, et en lettres plus grandes : Eucharis Liciniae l(ibertae) docta erodita ■omnes artes uirgo vixit an (nos) XIIII.
Sénaires ïambiques.
L'inscription, malgré une grande cassure transversale, est assez bien conservée et très lisible : quelques mutilations sur la gauche (au sommet et à la base), et de même à la fin des vers 1, 14, 19 et 20. Le vers 5 est reporté plus à gauche que les autres (2). La première syllabe de leti, v. 1, et celle de hora, v. 7, portent l'apex ; il y a là une indication pour la fixation de la date : l'apex (voy. p. 78, n. 1) a fait son apparition au temps de Sulla(138 à 78 av. J.-C); d'autre part, deposiernnt, v. 13, retient dans pono l'ancienne flexion du parfait en - ivi, ii (3), dont le dernier exemple en littérature se trouve chez Catulle (34, 8 : deposivit) ; or, Catulle est mort à peu près vers l'an 50. Ayant à nous mouvoir dans la première moitié du premier siècle, si nous considérons la langue, le style (4) et la versification de ce petit poème, nous serons portés
(i) Le Musée de Madrid possède un fronton, TrooTOuV sur lequel se lit Euyapiç Atxiv (voy. CI. L. I acW.p. 56i).
(2) Pour montrer que commence là un petit discours de la morte, le Técit de sa vie et de sa carrière, tandis que les quatre premiers vers ne sont qu'un appel au passant.
(3) C'est d'ailleurs la vraie forme ; pono est pour por-sino, possino, posno, et le parfait de sino est sivi, non sui; la forme posui est venue •d'une fausse conception de positus, par analogie avec monltus, monui.
(4) Des expressions comme viridis aelas (v. 5) et musarum manu (v. g).
à le rapprocher le plus possible de l'époque classique : la post-position de et, au v. 6, nous y invite encore, puisqu'en littérature c'est chez Virgile que ce procédé, plus tard si fréquent surtout dans le distique élégiaque, se manifeste pour la première fois. Il est vrai que des archaïsmes, quei, v. 1, parenteis, v. 3, heic, v. 5, veitae v. 8, paraîtraient devoir plutôt nous faire reculer la date : mais un d'eux, erodita, au v. 9, éveille le soupçon, puisqu'on a toujours dit, dès les temps anciens, erudire, non erodire, et cela tendrait à prouver que nous avons affaire à de faux archaïsmes auxquels s'est complu l'auteur, d'ailleurs habile, de l'inscription.
Pour serrer de plus près la probabilité de date, trouverons-nous un secours dans les vers 10 et 11?
Quae modo nobilium ludos decoravi choro Et Graeca in scaena prima populo apparui.
Eucharis nous apprend par là qu'elle a donné des représentations dans les maisons des grands, dans les salons de Rome, et que, la première, elle a monté sur le théâtre grec en public. Gardonsnous d'entendre qu'elle s'est produite sur la scène au moment de l'introduction des jeux grecs à Rome, puisque cette introduction remonte à une époque où la culture littéraire des Romains était
l'emploi au figuré de conscendere avec gloriam (v. 6), de silent et de tacent (v. i5), et, d'une manière générale, l'aisance etla grâce du développement, témoignent d'une culture littéraire déjà avancée.
encore rudimeritaire, dans la première moitié du deuxième siècle av. J.-C. (1). Ce qu'elle veut dire, c'est qu'elle a été la première jeune fille à jouer dans les jeux grecs. Or, c'est à l'époque de Sulla que les femmes commencèrent à se montrer sur les planches ; mais, n'ayant sur ce point aucun renseignement spécial pour la scène grecque, nous n'en savons pas plus par les vers 10 et 11 que ne nous en avait appris déjà la présence de l'apex dans les vers 1 et 7. En outre, si l'on réfléchit que ces jeux grecs se donnaient rarement, et qu'il est par conséquent possible qu'une femme y ait joué pour la première fois plus tard que sur toute autre scène, on ne verra aucun obstacle à rapprocher de l'époque classique la confection de cet élégant petit poème (vers l'an 60) ; et l'on s'en tiendra ainsi aux conclusions déjà posées avant l'examen des vers 10 et 11.
1. — oculo errante sans doute parce que le tombeau d'Eucharis est trop modeste pour attirer
(i) Tacite, Ann. XIV, 21, se trompe, lorsqu'il dit qu'il n'y avait pas eu de Jeux grecs à Rome avant i46 ; dès 186, étaient venus de Grèce des artistes xi~/y~iio.t. (Polybe, xxx, i3) et des athlètes (T. Live, XXIX, 32) et, dès 167, des joueurs de flûte, des auteurs tragiques, des pugilistes (Polybe, l. c.), Au temps de Cicéron, en dehors des productions de musique et de déclamation, on vit aussi des représentations isolées de drames grecs par des acteurs grecs (Cic. Divin, in Caec, 48). Brutus fit en 44 un voyage à Naples pour se procurer des acteurs de Dyonisiagues (Plut., Brut. 21), et il invita Canucius, un acteur populaire, à participer à des jeux grecs qu'il devait donner (Mommsen, Hist. Rom., t. III, p. 6i3, en note).
l'attention ; ce sera par hasard que le regard du passant s'arrêtera sur lui (voy. cependant ci-dessous, note 2).
quei voy. 1, 4, Comment.
domus l'inscription est mutilée après dom ; toutefois, on distingue bien le premier jambage d'un u. Burmann et Meyer lisaient domum. Avec domus, deux questions se posent : 1° la forme ; voy. Kûhner, Ausf. Gr. der lat. Spr. t. I, p. 247; il constate que domos est plus fréquent; domus apparaît surtout comme variante dans les manuscrits ; mais les deux flexions sont pourtant classiques, l'une et l'autre ; Neue, Formenl. t. 1, p. 776, aboutit au même résultat et donne des exemples ; — 2° la syntaxe ; Eucharis peut-elle désigner ainsi son seul tombeau ? Le pluriel poétique paraît ici d'autant plus acceptable que l'on en relève de nombreux emplois avec les mots de la quatrième déclinaison (1) : ainsi reditus, Virgile, Aen. II, 118 ; Horace, Odes III, 5, 52 et Epodes 16, 35 ; Tibulle 1, 3, 13 ; concubitus Tibulle II, 5, 53, et Ovide, Amor. II. 8, 6 et 22 (2) Cf.
(i) On peut se demander s'il n'y a pas là un effet du hasard : pourquoi les noms de la quatrième déclinaison auraient-ils eu à cet égard, un privilège ?
(2) Un doute subsiste cependant, non pour la possibilité, ici, d'un pluriel poétique, mais parce que leti domus, « les demeures de la mort », désignant l'ensemble des tombeaux, n'est pas non plus impossible. En ce cas l'interprétation, donnée plus haut, de oculo errante, tomberait nécessairement : titulum nostrum s'opposerait à leti domus, et c'est en errant de tombe en tombe que l'œil du passant rencontrerait la sépulture d'Eucharis.
Drâger Hist. synt. t. I, 2e édit. pp. 8 et 9 ; il cite aussi currus, mais sans référence, ortus chez Stace, mais avec des distinctions subtiles et vaines, dans tout le passage, entre le pluriel pour le singulier, le pluriel emphatique etc.
4. — parenteis = parentis génitif singulier ; il s'agit de son père, voy. en effet v. 16 et 17. — Si un i long est fréquemment représenté par la diphtongue ei, il n'en est pas de même d'un i bref ; nous en aurions ici un exemple unique. Sans doute dès le vers suivant, l'on rencontre ubei qui, dans la scansion, compte pour deux brèves ; mais il y a abrègement de la finale en vertu de la loi des mots ïambiques (1), et dans ubi, la voyelle i est longue par elle-même. Wagener attribue parenteis à une simple bévue du graveur ; d'où que vienne la faute, il y a faute certainement.
D'ailleurs, au vers 18, hic etsepteni montrent suffisamment que le lapicide (ou l'auteur du modèle qui lui a été remis) n'écrivait pas ei pour i long d'instinct ou par habitude (2) : il est donc probable que parenteis, et même ubei, viennent d'une affectation pédante d'archaïsme, sur laquelle se greffe, pour le premier mot, une formelle erreur.
quem après deux mots ; cf. v. 5 cum après trois.
(i) Voy. F. Plessis, Métr., Exe. 3, p. 292. (a) Il y a cependant veitae, au v. 8.