LA PREMIÈRE FEMME
xA Tb. De Cbenneviires.
Voici longtemps : c'était aux premiers jours du monde. Frais sorti du chaos sous le bleu firmament. — Les arbres verdoyaient, jaillis spontanément. Au lever du soleil sur la terre féconde :
Larges cèdres d'abord et grands tanuriniers. Comme s'ils avaient ea déjà trois cents années ; Palmiers en éventail et riches bananiers. Aux amples parasols de feuilles rubanées.
30 LÙGENDES DES BOIS
Puis vinrent à souhait hêtres et châtaigniers, Entremêlés parfois à d'immenses fougères Qui passaient en hauteur, de leurs frondes légères. Et les eucalyptus, et les pins résiniers.
En hâte épanouis dans la lumière chaude. Heureux d'enguirlander les massifs d'arbres verts (Verts laiteux, verts cendrés, verts d'eau, verts d'émeraude), Des liserons de pourpre étaient tout grands ouverts.
Et les rosiers grimpants, les folles grenadilles. Suaves de parfums ou riches de couleurs, S'enroulaient aux sarments des glycines en fleurs Et très haut dans le ciel mariaient leurs familles.
La terre déployait son luxe végétal. — Les grands arbres fuyaient en claires perspectives Dans la tranquillité d'un ciel oriental. — Deux êtres contemplaient ces forêts primitives :
C'étaient l'homme et la femme, avec l'aube éveillés. Comme sortant d'un songe, «t tout surpris de naître. Sans jamais s'être vus, croyant se reconnaître. Et tous deux, l'un de l'autre, encore émerveillés.
Elle était dans la fleur de sa quinzième année, Lui, dès le premier jour, il avait eu vingt ans. Tous deux étaient venus à l'heure fortunée Qui, pour la vie humaine, est l'heure du printemps.
Tous deux, simplement nus dans leur beauté sacrée. S'abreuvaient de parfums, de lumière et d'air pur, — Foulant la véronique et le pied dans l'azur, La femme souriait de sa blancheur nacrée;
Et ses longs cheveux d'or lui tombant au genou. Dans un souffle de brise elle en fut aveuglée : — Une branche d'épine à la hâte épinglée Lui servit pour les tordre et fixer à son cou. —
Mais quand, au bord des lacs transparents, l'ingénue Se pencha sur de bleus lotus, pour les cueillir, Son image la fit brusquement tressaillir : Elle en eut peur avant de s'être reconnue;
Et, pour la rassurer, l'homme jeune au corps brun Mira sa couleur d'ambre au grand miroir fidèle : Elle eut un cri de joie et ne douta plus d'elle En voyant que l'image et lui ne faisaient qu'un.
L'homme, c'était Adam ; Elle, se nommait Eve, Venus en Paradis sans comprendre comment. Sans chercher la raison de leur enchantement... On eût dit que tous deux continuaient un rêve.
Tout près d'eux une voix s'éleva sur les eaux. Dans ce frais pays vert, lumineux et paisible; Son langage était clair, mais d'un être invisible Que sans doute cachaient les touffes de roseaux.
Et la voix leur disait : « Tous ces biens sont les vôtres. « Cueillez toutes les fleurs, et mangez tous les fruits. « Sous le soleil des jours, sous l'étoile des nuits, « A chaque heure j'en fais éclore ou mûrir d'autres.
K Mais le soleil descend et se couche là-bas « Où finit la forêt, sous de hautes arcades. — a Un arbuste à fleur rouge y donne les grenades. « Lui seul est interdit; vous n'y toucherez pas. »
Calmes et fortunés furent les premiers jours, Dans un accord charmant, car toutes les pensées Venant à l'un étaient chez l'autre commencées. — Les matins et les soirs d'abord semblaient trop courts.
lis cheminaient, heureux de se voir, de s'entendre. Et se parlaient des yeux bien plus que de la voix. Ainsi que les chevreuils et les ramiers des bois. Dans une langue à part, mais facile à comprendre.
Tout leur semblait nouveau du jour au lendemain : Ils respiraient des Ij^s ou cueillaient des pervenches. Les fruits complaisamment faisaient ployer leurs branches En leur baisant la joue, en leur frôlant la main.
Ils se baissaient parfois sur les pastèques fraîches Des petits chemins verts fuyant sons les fraisiers. Se rougissaient la bouche au fhiit des framboisiers Et buvaient des ruisseaux de sucre dans les pèches.
Mais lorsque à tous les fruits elle eut enfin mordu, Eve, un soir, devint triste et toute sérieuse Quand tomba le soleil : — elle était curieuse De voir au moins dé près cet arbre défendu.
Elle ne disait rien ; — et lui, cherchant la cause D'un si grave silence, eut le pressentiment De son âpre désir ; car Eve, assurément. Ne lui souriant plus, rêvait de quelque chose.
Toujours, comme d'instinct, Adam la détournait Des faciles chemins conduisant aux grenades ; — Mais tous les fruits connus pour sa lèvre étaient fades, j Et vers l'arbre interdit son pied la ramenait.
Un jour qu'ils sommeillaient dans un pli de vallée. Sous les grands sophoras légers et transparents Dont les feuillages clairs, à peine murmurants, Laissaient flotter sur eux leur ombre dentelée.
Adam fut tout surpris, le soir à son réveil. D'être seiil... Il avait dormi plus longtemps qu'elle. Deux routes se croisaient, mais il comprit laquelle Eve avait dû choisir en suivant le soleil.
Adam vint la rejoindre an pied du vif arbuste Mêlant à ses fruits mûrs ses fleurs de vermillon. — Dans le pétillement de son dernier rayon, Sur les fleurs et les fruits le soleil tombait juste;
Et le fruit le plus mûr, le mieux ensoleillé, A hauteur de la main pendait aux basses branches. Eve l'arracha vite et planta ses dents blanches Dans l'écrin de rubis à peine entre-bâillé.
La grande curieuse en fut comme étourdie. n lui sembla d'abord qu'elle avait bu du feu. Les arbres qui tournaient, les étangs, le ciel bleu Miroitaient confondus dans sa tête alourdie.
Étoffés hauts et drus, les gazons verdissaient. Mais, le regard troublé, la belle créature. N'apercevant plus rien de l'immense nature. S'appuya sur Adam... ses genoux fléchissaient.
Et de toute leur voix, et de toute leur âme (A l'heure où commençait à s'éteindre le jour). Les rossignols chantaient, dans leur fièvre d'amour « Béni soit le baiser de la première femme! »
T^YS T)ES IsLEIGES