‹ Poésies, 1855-1870Chapitre 8 sur 38 · COCHERS DE CÉRÉMONIE · texte numérisé non relu

COCHERS DE CÉRÉMONIE

^ 'Pierre Viron.

V^UAND la ville reprend son voile de ténèbres, Deux cochers, descendus de leurs trônes funèbres. Laissant les chevaux noirs qui blanchissaient leurs mors, Deus cochers à long crêpe, en bons vieux camarades. Au cabaret du coin se versaient des rasades : — Il izMX. du vin aux gens qui fréquentent les morts.

Du siège descendus comme des hautes sphères. Ils se remémoraient leurs intimes affaires. Et les sceptres vernis de leur commandement. Les deux fouets au mur, sur table leurs tricornes. Ils buvaient en causant... Leur soif était sans bornes. On eût dit qu'ils pouvaient boire indéfiniment.

Bien qu'ils fussent en plein quartier de la Roquette,

Tous deux, hauts sur cravate, observaient l'étiquette ;

Serviteurs attachés à la grande maison

De la Mort, ils buvaient sans pipe et sans fumée.

Justifiant ainsi leur digne renommée

D'hommes bien élevés... Tous deux avaient raison.

L'un, osseux, mince et long, presque blême, un vieux maigre, Trouvant qu'à son palais le vin n'était pas aigre. Plus il vidait son verre, et plus il blêmissait ; L'autre, gras, fort, robuste, à mine réjouie, Sous cheveux à frimas pivoine épanouie.

Plus il vidait son verre, et plus il rougissait.

Le Rouge dit au Blanc : — Toujours célibataire ? — — Toujours*., il m'eût fallu changer de caractère. Aimant fort peu les cris et les pleiurs des marmots. Les jours suivant les jours, on grisonne... A mon âge, Ne suis-je pas trop vieux pour entrer en ménage? Le célibat, je crois, est le moins grand des maux.

Les femmes de Paris pour le sombre uniforme

Ont d'ailleurs peu de goût On cause bien sous l'orme,

Mais assez rarement sous l'if ou le cyprès... Puis j'ai perdu mon temps à réfléchir... En somme, Enfant blond, vieillard blanc, on reste le même homme, Dans son incertitude, avant tout comme après.

Comme on ne peut avoir tous les biens désirables. J'ai trouvé le silence et l'ordre préférables A nombre d'embarras... Et cbez toi? — Rien de neuf... Depuis bientôt dix ans que j'ai pleuré ma femme. Ne pouvant à mon gré remplacer la chère âme, J'ai gardé sa mémoire... et je suis resté veuf.

— Et ta fille? — Ah! depuis que la mère est partie Du logis, à son tour la fille en est sortie.

Sans doute se trouvant trop seule à la maison.

Tu comprends?... Dans sa cage un oiseau qui s'ennuie.

Par un jour de soleil la belle s'est enfuie,

Et par la porte ouverte a quitté sa prison.

— Et depuis ? — Ah 1 depuis, dans les grandes féeries. Elle a fait son chemin par des routes fleuries.

Étoile d'Opéra dans le corps de ballet.

La petite, surtout belle parmi les brunes,

.\ d'admirables dents pour les grosses fortunes.

Et plus d'un grand seigneur est son humble valet.

Après tout, que veux-tu? — C'est une rude fille... Quand je la vois passer dans son coupé jonquille. Son cheval au galop, les miens allant au pas, (Et son gris pommelé, c'est une fière bétel ) Pauvre homme embarrassé, je détourne la tête. Et naturellement ne la reconnais pas. •

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Mais la fille a du bon... Tous les ans, pour étrennes, On reçoit de grands vins comme en boivent les reines (Caisses de vieux Bourgogne et caisses de Médoc). La graine des enfants ingrats se multiplie; Mais, franchement, ce n'est pas elle qui m'oublie... Le père à cheveux blancs n'a pas un cœur de roc...

En secret, quelquefois, je me glisse au théâtre... Elle est Sémiramis, Judith ou Cléopâtre... Dans la haute finance elle a fait des heureux. A l'Opéra tu sais qu'on voit des ballerines, Comme des feux follets, danser sur des ruines... Ceux qu'elle a ruinés... ma foi! tant pis pour eux.

Ici les deux copains eurent comme un sourire...

— Tiens, fit le vieux garçon, sans vouloir trop en di Entre deux vins, ce soir, je crois que nous rêvons... Qui donc pense le moins à l'amour dans ce monde?.. i

— La fille de théâtre en reine de Golconde !

— Kt le moins à la mort? — Nous, car nous en vivons

ElsL TOITOU

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