‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 17 sur 73 · LE ROC D'AIMANT. I · texte numérisé non relu

LE ROC D'AIMANT. I

H s aperçoit enfin qu'il est temps d'atterrir. L'horizon est désert. On commence à souflfrir^ £t de soif et de faim l'on a peur de périr.

Il veut virer de bord. Il est trop tard. La proue Résiste au timonier, et de ses bras se joue.

Tout l'équipage en vain s'épuise sur la roue.

Le navire ne sent plus la barre, et, • tourné Vers un point toujours fixe, il y court acharné. Dans quel courant terrible est-il donc entraîné?

Toujours, toujours plus vite! et vers quel noir mystère? Malgré le vent, sans voile, à l'horizon sans terre. Où vole»t-elle ainsi, cette nef solitaire }

Quel récif est au bout, quel tourbillon? quel gouflfre?

Le navire gémit comme quelqu'un qui souffre.

Il est nuit. Qu'est-ce donc que cette odeur de soufre?

Horreur ! Là, devant lui, se dresse, haut et noir, Un mur immense, nu, poli comme un miroir, Implacable, attirant comme le désespoir.

La coque se soulève et frémit. Sa ferrure, Sinistre craquement, bruyante déchirure, S'anime tout entière en sa vaste membrure ,

Et, pluie horizontale arrachée à son flanc, S'élance vers ce roc qu'elle crible en sifflant. Une minute encor, puis un suprême élan !

Puis, sur ce mur aussi, se ruanc avec rage, Tout se brise en fracas, mâts, caréné, équipage, Eclaboussant d'agrès l'écume du rivage.

Longtemps après, sans fer, sans chevilles, sans dois. Flotte une épave en proie aux albatros jaloux, Car des lambeaux de chair sont restés dans les trous.

Hélas Lee roc d'aimant est-il donc un mensonge? Lorsqu'en deux yeux charmants notre regard se plonge, La mer rit à travers les mirages du songe.

O croyants de l'amour ! jouets du rire amer ! Qui n'avez plus au cœur l'armature de fer £t les becs durs au iianc, épaves sur la mer !

Avez-vous rencontré la Circé qui fascine.

Œil limpide, front pur, parfum, grâce divine. Cœur de pierre aimanté sous sa blanche poitrine !

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