‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 45 sur 73 · LA RÉVÉLATION DE JUBAL · texte numérisé non relu

LA RÉVÉLATION DE JUBAL

Poussant alors vers Dieu leur clameur triomphale, Rouler mort dans le fond d'un avide entonnoir Le dernier des mortels condamnés au déluge.

Mais je ne cherchais pas sur ce roc un refuge Contre l'irrévocable arrêt du Créateur; Non, je n'étais monté si haut, je le proclame. Que pour mieux admirer, tranquille spectateur, La fureur monstrueuse et sans fin de la lame. Vers les gloires de l'homme et l'orgueil des cités, Sans trêve déferlant sur leurs iniquités.

Tout embrasser, tout voir, telle était mon envie, Avant d'être à jamais comme eux tous englouti. Dans toutes ses douleurs j'avais sondé la vie; Mon œil sous le dégoût s'était appesanti.

Mon œil appesanti promenait sur la terre

Le terne désespoir du cercle parcouru.

Les hôtes de mon cœur avaient tous disparu.

Desséchés en naissant sous le vent délétère

Qui corrodait partout le globe fatigué.

Sur ses hideux autels le Mal n'était plus gai ;

Et l'orgueil restait seul de mourir sans prière.

Donc, sitôt que le ciel, le jour étant venu.

Comme un œil refermant son immense paupière.

Se voila tout à coup d'un nuage inconnu ;

Sitôt que Celui-là qui nous créa sans pactes, Entr'ouvrit sur nos fronts ses sombres cataractes, Comprenant qu'il voulait noyer tout Tunivers, Je montai devant leau sur ce rocher sublime, Et victime en extase, et jusqu'au bout pervers. Je regardai sombrer le monde dans Pabîme,

Dans Tabîme à la fin, pèle mêle et bien mort,

Gisait l'amas impur des races primitives.

Le flot démesuré des vengeances hâtives

Se taisait, n'ayant plus de rive ni de bord.

Je ne voyais plus rien de mon haut promontoire.

Rien que la vaste mer et sa funèbre gloire,

Où les éclairs muets aussitôt s'éteignaient.

Je n'apercevais plus ni villes écroulées.

Ni temples de porphyre et de marbre, où régnaient

Les idoles, au fond du néant refoulées.

Les géants sur les monts, se répondant entre eux.

Debout, ne dressaient plus au loin leurs fronts affreux.

Aux lueurs de la foudre, effrayants, dans les nues

Ils ne souffletaient plus l'orage avec leurs bras;

Aucun rugissement dans leurs poitrines nues

Ne grondait. Ils flottaient immobiles, là-bas.

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Immobiles, là-bas, dans les varechs énormes.

Avec les éléphants pareils à des îlots.

Avec les monstrueux reptiles, sur les flots,

Roides, ils surnageaient, confondus et diflformes.

£t les fils de la femme, innombrables, jadis

A l'image de Dieu rêvés au paradis.

Au milieu de l'écume et des débris du monde.

Entre-choquant sans bruit tous leurs cadavres mous,

De tous les vils rebuts étaient le plus immonde.

Us tournoyaient avec de furieux remous.

Ces rois, ces peuples fiers, maintenant formes vaines.

Et le prodigieux gonflement de leurs veines

Etait terrible à voir aux clartés de l'éclair.

Mais nul cri n'en sortait, nul sanglot, nul blasphème.

Soudain, le vent se tut ; sur l'Océan, dans l'air.

Un lugubre silence emplit l'espace blême.

L'espace blême alors pris d'immobilité, Rayonnant vers mon cœur comme vers une cible,

L'étreignit tout entier d'une horreur indicible. Oh ! qu'étaient le fracas et la férocité Des vagues harcelant les villes séculaires?

Qu'étaient les hurlements des vents, et les colères De la foudre à travers le grand ciel sans remords Devant l'épouvantable effroi de ce silence Où montait l'écœurante exhalaison des morts?

L^angoisse, dans mon sein entra comme une lance, De ne sentir ici de vivant que moi seul Sous cet universel et rigide linceul.

Et des quarante jours l'ensemble insupportable Vers moi remonta comme un vertige odieux.

Le ciel de plomb, mon âme et la mer lamentable Tournèrent sur ma tête, et je fermai les yeux.

Fermant les yeux, j'allais au fond de l'eau livide

M'élancer réclamant la mort qui m'oubliait.

Quand j'entendis en haut une voix qui criait :

« Jusqu'au plafond du ciel la mer remplit le vide;

Ce qui fut l'homme est à jamais enseveli;

Et maintenant. Seigneur, ton ordre est accompli! »

Et je vis un grand trou d'azur, large prunelle

Ouverte sur la nuit où la voix se perdait ;

Et par cette embrasure où s'appuyait son aile.

Un ange qui passait la tête et regardait;

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Et sa main sur les eaux étendit une palme.

Alors, au même instant, vers cet ange à l'œil calme, Passa sur moi, rayant Tair de son sifflement. Un triple éclat de rire, effroyable dans l'ombre. Plein d'envie et de joie, et tel, qu'horriblement S'ouvrirent les yeux blancs de tous les morts sans nombre.

Sans nombre tous les morts, sur la mer accoudés,

Les cheveux hérissés de terreur, écoutèrent.

Les rideaux de la nuit près de moi s'écartèrent.

Et je vis, le front pâle, et les yeux corrodés

Par l'incurable angoisse et l'éternelle haine,

Un être qui dressait sa taille surhumaine.

Debout, sur le sommet du monde, au plus profond

De l'espace, il plongea son regard dur et rouge ;

Et, sinistre, il cria sous le ciel bas et rond :

« Ah j tout est donc fini, mon Maître ! et rien ne bouge !

Et rien ne revivra, puisque Dieu se repent!

Le conseil était bon de l'antique serpent,

Et je triomphe enfin! Sur le silence morne

De ta création, et sur sa vanité.

Je redresse à la fin, dans ma haine sans borne,

De l'orgueil foudroyé l'immortelle fierté !

i2f POESIES DE LÉON DIERX.

<( Ma fierté se redresse et ma honte est vengée, Puisqu'il s'est abîmé ton rêve de six jours ; Avec ses dieux, avec ses villes, ses amours.

Puisque la race humaine est maintenant plongée Sous ta propre colère, et sans voix, et sans cris. Moi debout, je regarde, et consolé, je ris.

Tu te repens, et moi je ris ! et la nuit noire Où je rentre, entraînant ce monde d'un moment. Retentira toujours vers ton ciel dérisoire Au formidable éclat de mon ricanement! »

— L'ange calme vers lui leva son œil candide. L'impossible pitié ternit son front splendide ; Mais au loin, de son doigt d'où jaillit un rayon. Lui montrant un point noir comme une tour en marche « Regarde! lui dit-il. Là-bas, à l'horizon.

L'avenir reconquis flotte entier dans cette arche ! »

— Vers cette arche Satan rugit. Et dans sa voix Toute une éternité de haine terrassée.

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De désespoir brûlé par la bave amassée, S'exhala de son sein prophétique^ à la fois.

(( Puisque tu te repens aussi de ta colère, Et qu'un monde nouveau, sous le ciel qui s'éclaire, Surnage, en germe encor, sous le flot épanché ; Puisque eu te repens, destructeur de ton œuvre, Sur ton œuvre déjà créateur repenchi, Et qu'un monde nouveau, promis à la couleuvre Du mal indestructible, est dans ce noir berceau ! Puisque tout va renaître et va porter le sceau Du vieil Adam flétri par la première tache; C'est bien! je recommence encor la lutte aussi. Et ma haine renaît et sur tout se rattache.

Puisque tout va revivre et blasphémer ici !

« Ici tout va revivre et blasphémer encore !

Moi, l'esprit renaissant du mal inassouvi.

Moi, qui ne puis aimer, hélas ! je suis ravi. Maître, par l'avenir de la nouvelle aurore.

Encor bien mieux vengé, je rentre dans l'enfer ! Le mal inassouvi, par la flamme et le fer.

Par l'envie et la haine, et par l'amour qui brûle, Demain, dans les anciens péchés replongera Les peuples qui naîtront de cet œuf ridicule. X3n air maudit toujours sur eux tous pèsera.

Pour le vice et le meurtre ils vivront; et toi-même

Tu feras de nouveau flamboyer Tanachème

Sur Timportun écho de leurs corruptions.

C'est une impureté, mon Maître, qu'un nom d'homme!

Et le nouvel arrêt des malédictions

S'allumera bientôt sur Gomorrhe et Sodome.

« Sur Gomorrhe et Sodome en flamme, après Babel, J'entends déjà gronder la vengeance céleste ; Et le feu, la folie, et la guerre, et la peste. Attesteront partout le meurtrier d'Abel Toujours jeune et toujours puni par Dieu qui passe. Le sol va reverdir et parfumer l'espace De ses vertes senteurs comme au premier matin; Le sol va refleurir sous tes rayons splendides, O soleil ! mais aussi, sous l'œil noir du destin. L'homme et son cœur rongés de passions sordides, Par-dessus le sommet de l'Ararat vermeil Exhaleront l'odeur des fumiers, ô Soleil !

Et tous les fils d'Abram, pullulant dans le crime, Se ruant à travers chaque âge tout sanglant.

Vers mon royaume avide, à jamais dans l'abîme Engloutis, vomiront leurs âmes en hurlant.

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