‹ Poésies, 1864-1872:Chapitre 51 sur 73 · DOLOROSA MATER · texte numérisé non relu

DOLOROSA MATER

Il promène ses yeux lentement par l'espace, Errant des pics aigus aux cimes des forêts; Suit l'oiseau, dont le vol tranquille les dépasse. Et s'écrie, exhalant le flot de ses regrets :

— (( O silence éternel ! ô force aveugle et sourde ! Rocs noirs, prêtres géants de l'immobilité !

Bois sombres dont s'allonge au loin la masse lourde. Geôliers qu'implore en vain la vieille humanité !

« C'est un ferment fatal que le sang de. nos veines ! Le cœur trop ardemment dans la poitrine bat.

Haines, amours, désirs, rêves, passions vaines. Tout meurtris de la lutte et lassés du combat !

« Tout ce qui fait, hélas I la vie et son supplice, Nature, absorbe-le dans ton sommeil divin!

Que ta sérénité souveraine m'emplisse!

Abîme-moi, Nature insensible, en ton sein ! )>

— Ainsi, kissant couler sa dernière amertume. Il gît, les bras en croix, dans l'herbe enseveli. Comme un blessé perdant tout son sang s'accoutume A la mon qui déjà le roule dans l'oubli.

Telle qu'un fol essaim d'invisibles phalènes. Son âme en voltigeant s'éparpille dans l'air. Plane sur les coteaux, et descend dans les plaines. Plonge dans l'ombre et brille avec le rayon clair.

i^o POÉSIES DE LÉON DIERX.

Elle est rocher, forêt, torrent, fleur et nuage. Tout à la fois vapeur, parfum, bruit, mouvement, Frémissement confus, bloc muet et sauvage ; Elle est fondue en toi. Nature, entièrement.

Mais partout elle voit la vie universelle Affluer, tressaillir sous la forme ; elle entend. Sous Tombre ou sous la flamme auguste qui ruisselle, Le soupir éternel du globe palpitant.

Un arôme puissant dans les foins verts circule^ Son corps nage au milieu d'une molle clarté.

Dans la brume odorante et dans le crépuscule. Vers Tastre qui Tattire il se sent emporté.

La nuit vient, allumant les sphères innombrables. Il sent rouler la terre, et vers le sourd destin Il l'entend, par-dessus nos clameurs misérables. Elle-même pousser un hurlement sans fin,

Qui s'élève, grandit, et monte, et tourbillonne. Fait de chants, de sanglots, et d'appels incertains. Et, dans l'abîme où l'œil des vieux soleils rayonne, Se mêle aux grandes voix des univers lointains^.

Ces mondes suspendus de tout temps dans le vide, Il les voit tournoyer, il les entend gémir ; Il vit de leur pensée, et sur son front livide Sent le mortel frisson de l'infini courir.

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