A FREDERIC PLESSIS
(( Amour ! dans tous les temps les hommes t'ont chanté !
Et martyrs d'un mensonge, ont sur leurs fronts porté
Le seul orgueil qui reste aux damnés, et la gloire
De t'avoir fait un Dieu, toi désir illusoire ! »
Comme en son noir palais, tel, encor ce jour-là,
Le démon qui l'habite en mon âme parla.
Et depuis bien des jours il criait dans ma vie;
Et les anges rieurs que notre esprit convie
A rallumer en nous tous les flambeaux éteints,
S'enfuyaient devant l'hôte aux yeux froids et hautains.
Et lorsque vint le soir, ce fossoyeur fidèle
De toutes nos fiertés qu'il abat d'un coup d'aile,
Courbant ce même front qu'insulta le dédain,
Comme un voleur j'ouvris la grille du jardin; Et tremblant à mes pas sur le sable qui crie, Tournant la tête au vent dans la branche flétrie, Plus pâle encor, plus lâche encor, plus lentement Encor, je m'avançai dans l'ombre, comprimant Sous ma main, dans mon cœur, la révolte et la honte, Au souvenir maudit qui dans le fiel remonte. — Ah ! ce jour-là, plutôt qu'un autre, quel espoir Avait comme un parfum embaumé l'air du soir? Quand le soleil fondit dans sa vapeur cuivrée, Quel rêve, m'imposant l'illusion qu'il crée, M'avait dit : C'est l'aurore! on t'appelle ! .suis-moi ! Quel nuage avait pris, pour raffermir ma foi, L'apparence d'un front qu'un sourire illumine? Quelle heure d'autrefois, comme une fleur d'hermine, Se dressa plus vivace au fond des jours passés? Qu'étaient venus chercher mes désirs insensés? Et quand j'eus traversé la solitaire allée Pleine encor des senteurs de ses cheveux, peuplée De blancs spectres de robe aux détours des chemins; Quand, appuyant mon front à la vitre et mes mains, Je regardai la salle, où mon âme était née Sous les yeux violets qui l'avaient condamnée, Qu'espérais-je y revoir, sinon les longs éclairs D'un invincible arrêt brûlant dans ses yeux clairs; Sinon la joie immense, à tout souci rebelle, De vivre et d'être jeune, et de se savoir belle, Et de rire en pensant au mal qu'ont fait ses yeux?
Certes, les froids tombeaux sont moins silencieux
Que ne l'était la chambre aux lueurs amorties ;
Et sans doute, entr'ouvrant ses ailes pressenties,
L'ange des maux subits, sinistre et sans pitié.
Epiait, attentif, l'œuvre faite à moitié.
Au milieu des coussins elle était là, couchée ;
Et par instants sa main, de l'ombre détachée,
Chassait les rêves noirs avec un geste prompt.
Mais sous leur vol plus lourd se retournait son front;
Et des lèvres, que rien n'arrête ou ne déjoue,
Marquaient un baiser rouge au milieu de sa joue.
Son autre main dormait dans celles du vieillard,
Qui tout auprès, debout, la couvrant d'un regard
Sec et vide, semblait chercher dans sa mémoire
La fille, seul souci de ses jours, et sa gloire.
Mais l'éclair de la vie avait seul déserté
Son visage. Jamais l'orgueil de la beauté
N'auréola plus fière et plus pâle figure.
Immobile, les yeux ouvercs, sans un murmure,
Elle semblait attendre et défier sans peur
Les doigts de l'invisible et funèbre sculpteur
Qui sur les corps sans âme après la mort s'obstine.
Celle qui, m'enlaçant de sa joie enfantine,
Par ses yeux, où mouraient mes regards abîmés,
Dans mon âme versa l'horreur des cieux fermés;
Celle-là, dont l'image au fond de ma pensée,
Le jour où je jurai qu'elle en serait chassée,
S'installa plus riante et défiant l'oubli;
Celle-là n'était plus qu'un songe enseveli
Dans le riche cristal de mes larmes taries.
Mais le fleuve est plus grand, douleur, où tu charries
Dans mon âme aujourd'hui l'effroi noir du néant;
Et d'éternels cyprès au feuillage géant
Bordent tous les sentiers dont je cherche la trace.
Maintenant ce n'est plus son sourire ou sa grâce
Qui creuse dans mon cœur l'angoisse du regret.
Ma mémoire, aujourd'hui, sans trouble évoquerait
Ses boucles, et ses yeux, et sa lèvre ravie,
Où j'avais cru noués tous les fils de ma vie.
Fantôme d'autrefois, à jamais détrôné,
Je souris à mon tour, et je t'ai pardonné.
Boucles, qui des parfums me sembliez l'image,
Prunelles, dont jadis je m'étais cru le mage,
Lèvres, qui m'emplissiez d'échos intérieurs,
Lointaines visions, qui revivez ailleurs !
Non, mon âme jamais n'a pleuré vos chimères;
Ma douleur n'avait pas, ô formes éphémères !
Sondé les profondeurs blêmes du désespoir,
Et, corbeau séculaire au fond d'un vieux manoir,
Sinistre suzerain des demeures désertes,
Dans les cendres traîné ses deux ailes inertes.
Vous m'aviez abusé, mes pleurs avaient menti ;
Je n'avais pas souffert; je n'avais pas senti
Tes ongles dans mes chairs, tes flammes dans mes veines,
Amour, dieu languissant, couronné de verveines !
Ce soir-là seulement j'ai compris, et j'ai bu
Les philtres abhorrés de ton ciel inconnu.
En un instant, ce soir, des siècles d'amertume
Ont dans mon sein roulé leur corrosive écume.
Et je sais à présent, et pour l'éternité,
Ce que c'est que l'enfer d'un rêve épouvanté
JAMAIS.- 20s
Où tu trônes, muet, ouvrant tes sombres ailes,
Amour, dieu frémissant, couronné d'immortelles !
Oui, devant ce visage au front de marbre, aux yeux
Sublimes, obscurcis de secrets orgueilleux;
Devant le solennel silence de ces lèvres
Où voltigeait encor le souffle ardent des fièvres ;
Devant cette victime attendant sans combats
Le messager divin dont elle entend les pas,
Un immortel sanglot emplit mon âme entière.
Et sur mon passé mort, debout, l'image altière
De la mourante en moi se dressa désormais,
Dans ses boucles d'ébène, immobile à jamais.
— Ah ! dans des yeux profonds si nos yeux savent lire,
En ce moment, les siens recelaient le martyre
D'un cœur brûlé des feux d'un indicible amour,
D'une âme que l'angoisse a rongée à son tour,
Et qui dans la fierté d'un ciel promis s'exile,
Ainsi qu'en son orgueil meurt son beau corps tranquille.
Et si, pour y tenter un suprême entretien,
Ce soir-là son regard eût plongé dans le mien,
Certe, elle eût tressailli d'y voir jaillir vers elle,
Jusqu'au fond de ses yeux où l'ombre s'amoncelle,
La réponse infinie à son rêve infini.
Et si la mort qui plane autour d'un front terni
Laisse parfois le sang y refluer encore,
Comme au pic endormi la rougeur de l'aurore,
Qui donc peut du destin faire attendre la loi?
Qui donc peut commander aux dieux, si ce n'est toi,
Amour, dieu tout-puissant, roi des métamorphoses?
Dans mon ombre du moins tu m'as soufflé ces choses.
2ofi POESIES DE LEON DIERX.
Un fol espoir flottait devant moi; je l'ai cru.
Sous les arbres, alors, sans penser j'ai couru.
Il m'en souvient, quelqu'un avait ouvert la grille ;
Des voix avaient parlé du père et de la fille ;
Deux hommes noirs venaient ; sur leurs pas ténébreux
Je m'élançai sans bruit, et j'entrai derrière eux.
Le père sans bouger les laissa prendre place
A ses côtés. Tout bas, touchant sa main de glace.
Ils parlaient, secouant la tête par moment ;
Le vieillard regardait sa fille fixement ;
Puis j'entendis ouvrir derrière moi la porte ;
L'un d'eux disait : « Demain cette enfant sera morte. »
Le corridor laissa glisser ses souffles froids,
Et nous restâmes seuls dans la chambre, tous trois.
Qu'ai-je dit au vieillard alors? Quelle croyance Eut-il en moi, celui dont la vaste science Se reniait vaincue, et qui ne priait pas? Quel geste lui sembla commander au trépas? Je l'ignore. Insensé! savais-je aussi moi-même Ce que je murmurais, dans cette nuit suprême, Sur ce front où posait l'ombre d'un doigt mortel? Je sais que je parlais; qu'un sacrilège appel, Lui-même, s' exaltant au remords qui l'enivre, La suppliait de croire à l'amour, et de vivre ; De détourner son cœur d'un ciel vide qui ment ; De ressaisir enfin la force à mon serment. D'aimer, et d'entr'ouvrir ses lèvres dans l'ivresse De l'Eden triomphal que mon amour lui dresse ! — Mourir ! Non, si des yeux pareils se sont fermés
Jamais, c'est que des yeux ne les ont point aimés !
Si pareille beauté s'est pour toujours éteinte,
C'est que deux bras ardents ne l'avaient pas étreinte !
C'est qu'un amour puissant, aux longues volontés,
N'avait pas imploré ces yeux désenchantés,
Ni sur ce corps soufflé le désir de renaître !
Ou bien, c'est qu'ils voulaient mourir ces yeux, peut-être
C'est qu'il voulait dormir sous l'herbe, ce beau corps !
Prières et serments, impérieux efforts,
Tout se brisa devant son obstiné silence.
Nul éclair n'a brillé sous la morne indolence
Du brouillard ténébreux qui submergeait déjà
Ces grands yeux dilatés où mon âme plongea.
Elle entendait pourtant. De ses lèvres hautaines,
Par trois fois, à la fin, deux syllabes lointaines
Tombèrent lentement, plus froides que le fer.
Le mot que vont hurlant les démons dans l'Enfer,
Jamais! jamais! jamais! par trois fois dans mon âme
J'en ai senti l'écho refouler toute flamme.
Et la nuit, d'heure en heure, étreignait son beau sein ;
Et plus épouvanté qu'un nocturne assassin,
Plus muet que son père au désespoir stérile,
Jusqu'au jour, avec lui, sur son sommeil fébrile
Je veillai, dans mes mains pressant ses doigts roidis.
Et la lampe trembla sous l'aube; et j'entendis
Dans le jardin chanter les oiseaux sur les branches.
La croisée allongea vers nous ses formes blanches.
Alors un long soupir glissa sur son réveil ;
Et, pressentant de loin l'approche du soleil.
Elle sourit, le front tourné vers la fenêtre.
2o8 POÉSIES DE LEON DIERX.
Un frisson de plaisir courut dans tout son être ; Et, se dressant debout dans ses vêtements blancs, Au-devant du matin elle ouvrit ses bras lents. Un flot d'or ruissela, la baignant de lumière; Et, fermant à jamais sa lèvre et sa paupière, Elle se renversa roide et morte en nos bras.
Et vous nous entouriez, funèbres apparats !
Et l'acre odeur flottait de l'encens et des cierges ;
Et sur son lit couvert des fleurs pâles des vierges,
Ses traits inanimés s'ennoblissaient encor;
Et le jour s'éteignit ; et dans le corridor
La nuit froide montait, traînant, par intervalles,
De longs gémissements sous les portes des salles ;
Et le vieillard, sans voix, sans pleurs, sans mouvement,
Vers la morte toujours regardait fixement;
Et moi, je m'abîmais dans l'affreuse inertie
D'un corps vide sur qui pèse l'ombre épaissie.
Et voilà que, du fond de l'Erèbe où mon cœur
Sombrait, jaillit soudain une étrange lueur,
Qui grandit, m'inondant de son aube divine,
Et qu'un frais hosannah chanta dans ma poitrine.
Dans un vertigineux élan je me dressai,
Et sur ce corps muet par l'esprit délaissé
Je me penchai, criant ces paroles avides :
— « L'Aurore s'est levée au fond des cieux livides !
Toi qui fus implacable alors que tu vivais,
Qui mourus en vouant ma vie aux dieux mauvais,
Métella ! Maintenant ton âme fraternelle
A. compris, et cette âme en s'envolant m'appelle.
Elle m'aime à la fin! Je le sais. Je la sens
Qui vante en moi du ciel les amours renaissants.
Eh bien ! du seuil conquis de la patrie ouverte
Enfin; au nom maudit de l'angoisse soufferte
Jadis; au nom sacré de cet amour promis ;
Si ton âme erre encor sur tes traits endormis.
Enfreins l'ordre du ciel ! Revis une seconde !
Je t'adjure! Qu'un mot, qu'un geste au moins réponde!
Est-ce toi qui passas dans mon rêve éperdu?
Métella! Métella! Maintenant m'aimes-tu? »
Et ces mots voltigeaient dans les ombres encore, Que je vis s'cntr 'ouvrir cette bouche incolore; Et' dans l'abîme noir où je redescendais, Une voix sans nom dit : Jamais! jamais ! jamais !