‹ PoésiesChapitre 73 sur 87 · LE VIEUX SOLTTAI RE · texte numérisé non relu

LE VIEUX SOLTTAI RE

La mer autour de lui se soulève et le roule ; Et chaque lame arrache une poutre à ses flancs ; Et les monstres marins suivent de leurs yeux blancs Les mirages confus du cuivre sous la houle.

Il flotte, épave inerte, au gré des flots houleux, Dédaigné des croiseurs aux bonnettes tendues, La coque lourde encor de richesses perdues, De trésors dérobés aux pays fabuleux.

Tel je suis. Vers quels porcs, quels récifs, quels abîmes. Dois-tu les charrier les secrets de mon cœur } Qu'importe? Viens à moi, Caron, vieux remorqueur. Ecumeur taciturne aux avirons sublimes!

HEMRICK, LE VEUF.

Un amas orageux charge les horizons

Des gorges de Carnac aux sauvages gazons;

Aux vieux troncs crevassés de profondes gerçures ;

Aux grands dolmen rangés dans la brume, tout droits ;

Aux larges flaques d'eau qui dorment par endroits,

Où comme un assassin couvert d'éclaboussures,

Avant de déserter le farouche plateau,

Le soleil lave encor sa face et son manteau.

Un grondement lointain monte comme un reproche. v Et du sombre orient, par bonds, de proche en proche, Vers le couchant souillé de sinistres lambeaux, La voix plus menaçante après un court silence,

HEMRICK. LE VEUF. 213

Le souffle bref, la nuit se déploie et s'élance. Pleine d'éclairs subits qui semblent des flambeaux A la hâte allumés, éteints à l'improviste, Promenés par des bras tendus vers une piste.

Par les âpres sentiers qui tournent dans le val. Laissant comme au hasard trébucher son cheval, Hemrick, le veuf, encor ferme et droit sur la selle. Pâle, et les yeux au loin fixés sur l'occident, Regagne lentement sa demeure ; et pendant Que tout près d'éclater l'orage s'amoncelle Sur sa tête, il écoute en lui, profondément. Retentir les échos d'un vaste ébranlement.

Car dans son âme, ainsi qu'un mineur dans la mine Le long d'étroits couloirs rampe, creuse et chemine. Et depuis bien des jours, la lampe sourde au poing Ou le pic dur levé, nuit et jour à sa tâche, S'acharne sur le roc, frappe, ébranle et détache Quelque bloc descellé qu'on ne remplace point. Dans son âme dardant des lumières livides, Un soupçon a creusé de lamentables vides.

Ah! que de jours maudits, que de nuits encor plus Maudites, l'ont étreint dans un flux et reflux De luttes, de stupeurs, de rages, d'agonies, Depuis le premier coup par un soupçon porté Dans sa douleur pieuse, et dans sa loyauté ; Depuis que, mesurant l'effroi des insomnies,

Il a senti le doute affreux, tel qu'un mineur, Saper tout ce qui fut sa gloire et son bonheur !

Sa confiance était comme un sol granitique, Où ses rêves touffus, ainsi qu'un bois antique, Pleins d'une sève auguste, et les rameaux unis, En défiant du sort les haches assassines, Puissamment agrafés enfonçaient leurs racines ; Visités par la mort, et désormais sans nids ; Rougis de tous côtés comme des troncs d'érables, Tristes, mais beaux toujours, graves, mais vénérables.

L'odieuse pensée aux rayons grandissants Avait si bien refait son œuvre en tous les sens ; Elle avait tant rongé, tant fouillé sans relâche Tous les riches filons du trésor souterrain ; Tant harcelé la voûte avec son bec d'airain ; Tant crié vers le jour d'une voix rauque et lâche, Que le jour s'était fait dans un immense puits, Et que son rêve entier chancelait sans appuis.

Avec un grand fracas de ramures penchées Qui s'effondrent, froissant leurs feuilles desséchées, Tout croulait à la fois dans F avide néant, Honneur, serments d'amour et d'amitié, — chimères ! Tout, tout, jusqu'à l'espoir des vengeances amères, Tout sombrait dans son cœur comme en un trou béant. Et la foudre pouvait choisir Hemrick pour cible, Il n'était déjà plus qu'un sépulcre insensible.

HEMRICK, LE VEUF. 215

Partout où se croisant pour les muets combats

Les regards dans les cœurs se plongent ici-bas;

Dans tous les temps, sous tout climat, sur tout rivage,

C'est une loi, qu'un jour, éperdu, terrassé,

Pour jamais d'un désir ineffable blessé,

L'orgueil d'un front viril, enivré d'esclavage,

S'est laissé choir aux pieds d'une vierge aux beaux yeux

Qui l'écrase en jouant, sphinx obscur et joyeux.

Mais si jamais amour fut l'aurore d'un songe

Immortel, un serment sembla moins un mensonge;

Si jamais un regard, un sourire, une voix,

Furent clarté, reflet divin, son angélique;

Si jamais, comme au fond d'un temple une relique,

Une image adorée eut un vaste pavois,

Ce furent ton amour, ton serment, ton visage,

Ce fut toi, Myriann, idole au faux présage !

Et de tous ceux un jour domptés par le tourment Qui fait d'un homme libre un misérable amant, Tel qu'un vaincu qui pleure, à genoux, sans cuirasse, Lui-même de ses mains prompt à se désarmer;

2i6 POESIES DE LEON D1ERX.

De ceux-là dont le mal esc de croire et d'aimer; Qui donc portant plus haut la fierté de sa race, L'humilia plus bas que Hemrick, devant toi, Myriann! plus servile et rampant sous ta loi?

Lui, le Breton chercheur de gloire, dont l'épée Sans cesse étincelait, de vengeance occupée ; Lui l'altier descendant d'aïeux vindicatifs, Qui méprisait l'amour et haïssait les chaînes, On le vit, oubliant sa superbe et ses haines, N'avoir d'autres soucis que tes désirs furtifs, Que l'ombre de ton front chassée, et d'autre ivresse Que de faire à ta vie un rempart de tendresse !

Dix ans tu lui souris, sans qu'une fois ta main, Comme pour lui cacher l'anneau d'or de l'hymen, Ait une fois tremblé de crainte dans la sienne! Sans qu'à ta lèvre rose, ou qu'à ta joue en fleur. Ait dormi le silence, ou monté la pâleur D'un remords né la veille, ou d'une faute ancienne ; Et les sources des bois sont dans les joncs luisants Moins calmes que tes yeux ne lui furent, dix ans !

Et quelle âme, elle-même à ce point avilie , A ce point se traînant dans l'écume et la lie Des mystères impurs de ce monde pervers, Aurait pu, même une heure, un seul instant jalouse, Pour y lire les mots qu'enfouit une épouse, Regarder par delà ton front chaste, à travers

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