‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 100 sur 141 · PREMIER DÉSIR · texte numérisé non relu

PREMIER DÉSIR

Son époux, effrayant sous un casque à chenille.

On causait de la pluie et du beau temps ; sa fille

Achevait sa toillette ; et, posé sur le bord

D'un fauteuil, j'attendais, le cœur battant bien fort.

Enfin, sur les appels répétés de sa mère.

Elle arrivait, superbe, avec sa lèvre amère,

Son corsage trop plein et ses regards luisants

De belle brune, fille encore à vingt-six ans.

Quand nos mains se touchaient, trop ému pour rien dire,

J'observais sur sa bouche un triomphant sourire;

Car alors son orgueil de femme était flatté

De mon trouble rendant hommage à sa beauté.

Mais c'était un éclair; et soudain sa figure

Prenait l'expression fâchée et presque dure

De la fille sans dot qu'offense tout désir.

Oh! sa main! Que j'aurais voulu la ressaisir

Alors, et, suppliant, de ma voix la plus tendre,

Lui dire de m'aimer, lui dire de m'attendre.

Et qu'à tout prix, plus tard, je la mériterais!

A-t-elle dans mes yeux lu mes désirs secrets,

Mes désirs insensés, — je sortais du collège! —

Et songé : « S'il était un homme, l'aimcrais-je? »

A-t-elIe eu quelquefois, pour cet amour d'enfant.

Un peu de pitié douce en s'en apercevant?

Je ne m'en suis jamais douté; mais je l'espère.

C'est alors que venait un ami de son père.

Vieux soldat alsacien, à l'aspect probe et dur.

Dont la rosette rouge excusait l'habit mûr;

Et le whist commençait. O volupté parfaite!

Elle était près de moi ! Sa blanche main, distraite.

Remuait les jetons dans le petit panier;

Et je voyais son beau visage s'égayer

Lorsque le commandant, à qui, par maladresse,

Je venais de couper une carte maîtresse.

Murmurait un juron terrible entre ses dents,

Et que, risquant des coups toujours plus imprudents,

Par-dessous l'abat-jour orné d'ombres chinoises

Vers elle je lançais dos œillades sournoises.

Enfin, elle servait le thé sur un plateau. Je choisissais ma tasse et mon petit gâteau, Lentement, et j'avais même parfois l'audace De la bien regarder, une seconde, en face. Mais la maman disait alors : « Comme il est tard ! » On partait; et tout seul, sur le long boulevard Par où l'on revenait de ce fond de banlieue. Dans le silence et dans la paix de la nuit bleue, Avec une douceur qui ne peut s'exprimer. Je savourais le mal délicieux d'aimer.

Ce fut tout le roman. Vous voyez qu'il est mince. Les deux femmes bientôt partirent en province. Pour vivre plus à l'aise auprès d'un vieux parent. J'étais pour Adrienne un simple indifférent. Je souffris. L'oubli vint... Je ne l'ai point revue.

Or, l'autre jour, j'ai fait la rencontre imprévue De ce vieil officier, mon partenaire ancien, Qui grommelait avec un accent alsacien Quand je n'avais pas su répondre à son invite. Le vieillard m'a parlé d'Adrienne. Elle habite Dans l'Est, et n'est jamais revenue à Paris. C'est une pauvre veuve avec des cheveux gris, A présent. Son mari, fort triste personnage. Qui fit pendant dix ans le malheur du ménage, Est mort, en lui laissant un fils, qui doit avoir L'âge exact que j'avais quand je venais, le soir, Faire le whist; un grand garçon très bon pour elle. L'histoire était banale et toute naturelle ; Mais le spectre de mon premier désir d'amour, Brusquement évoqué, m'a navré tout un jour. Elle par le malheur et par l'âge enlaidie!... Ainsi parfois on pleure à quelque mélodie Qiie nous chantait jadis une bien chère voix. Et qu'on retrouve, avec le regret d'autrefois, Fausse et comme sortant des poumons d'un phtisique. Dans les sons tremblotes d'une boîte à musique.

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UMANT à ma fenêtre, en été, chaque soir, Je voyais cette femme, à l'angle d'un trottoir, S'offrir à tous ainsi qu'une chose à l'enchère. Non loin de là s'ouvrait une porte cochère Où l'on entendait geindre, en s'abritant dessous, Une fillette avec des bouquets de deux sous. Et celle qui traînait la soie et l'infamie Attendait que l'enfant se fût bien endormie. Et lui faisait alors l'aumône seulement. — Tu lui pardonneras, n'est-ce pas? Dieu clément!

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A LA MÉMOIRE DE H EN RI -Ch AR LES ReaD

V>ELUi qui fit ces vers est mort à dix-neuf ans. — Tel l'amandier précoce, au début du printemps,

Meurt pour une neige qui tombe. — Il ne reste de lui que ce bouquet glané. Et d'une main pieuse, ainsi qu'un frère aîné.

Je viens le poser sur sa tombe.

En lisant ses doux vers, qu'ils l'aient ou non connu. Tous seront attendris par leur charme ingénu.

Par leur grâce simple et naïve.

Et, devinant quel homme eût été cet enfant, Ils se demanderont pourquoi le sort défend

Qu'un tel être prospère et vive ;

3So

CONTES FT POÉSIES

Pourquoi tant de charmants espoirs ont succombé; Pourquoi sur le chemin on trouve un nid tombé ;

Pourquoi le vent brise l'arbuste ; Pourquoi l'Artiste, un jour, laisse là, sans regret, Une ébauche où déjà le chef-d'œuvre apparaît.

Et pourquoi le Ciel est injuste !

Mais devant ce jeune homme au sépulcre enfermé. Moi qui Nicillis, je dis à ceux qui l'ont aimé

Ou qui l'aimeront par son livre :

Heureux qui n'a vécu qu'un jour, en floréal ! Heureux qui meurt, tout jeune, avec son idéal !

Dieu lui fait grâce et le délivre.

Car vivre, c'est souffrir. Quels maux n'eût pas soufferts Le cœur ardent et bon qui s'épanche en ces vers?

Il portait la marque fatale.

L'Art, le Bonheur, l'Amour à ses yeux avaient lui ; Il n'a pas eu le temps de voir fuir devant lui

Tous ces mirages de Tantale.

D'ailleurs, que savons-nous? Hommes, courbons nos fronts Au delà du tombeau vers lequel nous courons

Siège une immuable justice; Et nous saurons un Jour qu'il est essentiel Que l'âme d'un poète enfant remonte au ciel

Pour que le soleil resplendisse.

'Décembre iSjS.

.MANT abandonné qu'une maîtresse oublie, Pourquoi ce poing fermé que tu montres aux cieux? Pourquoi ce pli profond dans ton front soucieux Et ce regard où brûle une ardeur de folie ?

Pourquoi ce désespoir? Parce qu'elle est jolie, Parce qu'en caressant son corps délicieux. En respirant sa bouche, en admirant ses yeux. Tu trouvais un remède à ta mélancolie.

Tu pâlis en songeant à l'odeur de sa chair; Son visage est toujours le seul qui te soit cher, De tout autre, aussitôt blasé, tu te dégoûtes.

Va I tu me fais pitié, triste martyr d'amour. La vie est un éclair, la beauté dure un jour ! Songe aux têtes de mort qui se ressemblent toutes.

o4 U^ ÉLÈGIcAQ^UE

E u N E homme, qui me viens lire tes plaintes vaincs, Garde-toi bien d'un mal dont je me suis guéri. Jadis j'ai, comme toi, du plus pur de mes veines Tiré des pleurs de sang, et le monde en a ri.

Du courage! La plainte est ridicule et lâche. Comme l'enfant de Sparte ayant sous ses habits Un renard furieux qui le mord sans relâche, Ne laisse plus rien voir de tes tourments subis.

On fut cruel pour toi. Sois indulgent et juste. Rends le bien pour le mal, c'est le vrai talion. Mais, t'étant bien bardé le cœur d'orgueil robuste. Va! calme comme un sage et seul comme un lion.

Quand même, dans ton sein, les chagrins, noirs reptiles, Se tordraient, cache bien au public désœuvré Que tu gardes en toi des trésors inutiles Comme des lingots d'or sur un vaisseau sombré.

Sois impassible ainsi qu'un soldat sous les armes ; Ta lorsque la douleur dressera tes cheveux lit qu'aux yeux, malgré toi, te monteront des larmes, N'en conviens pas, enfant, et dis que c'est nerveux !

CH<:AéM'B\E oA'BoACN^OCNJNitE

A chambre est depuis très longtemps abandonné^.', Les meubles sont flétris, la tenture est fanée. Un jour, on est parti sans fermer les volets; Et le soleil, celui des torrides juillets Aussi bien que celui des décembres polaires, A longtemps promené ses regards circulaires. Comme il fera demain, comme il fait aujourd'hui, Dans ce lieu saturé de tristesse et d'ennui.

La chambre est depuis très longtemps abandonnée. Un peignoir rose tendre en soie enrubannée Conserve, sur le grand divan de salin noir, L'attitude d'un corps brisé de désespoir ; Et, depuis le départ, deux pantoufles mignonnes Traînaient sur la peau d'ours, près du lit à colonnes, De la dernière nuit cncor bouleversé.

CONTES ET POÉSIES

Partout, sur l'écrin vide et le livre laissé,

Où la fuite fié\Teuse et brusque se devine,

La poussière a posé sa neige grise et fine ;

El, dans les hauts miroirs brumeux, rien n'est resté

Du sourire qu'ils ont autrefois reflété.

La chambre est depuis très longtemps abandonnée.

Une causeuse est là, devant la cheminée.

Qpel secret monotone échangent donc entre eux

Le large fauteuil \nde et le foyer poudreux ?

O morne solitude ! ô silence sévère !

Sur la table une rose est morte dans un verre ;

Les feuilles tour à tour ont chu comme un fardeau,

Et leurs cadavres noirs, autour du verre d'eau,

Sont épars tristement et font une jonchée

Sur qui semble pleurer la tige desséchée.

Enfin la seule chose encor qui remuait

Dans cet intérieur immobile et muet.

Le seul objet doué d'une âme, d'une haleine,

La pendule de Saxe aux fleurs de porcelaine

A dû depuis longtemps, très longtemps, s'arrêter...

Comme tu cesseras bientôt de palpiter,

O toi dont je maudis l'existence obstinée,

Cœur plus désert que n'est la chambre abandonnée !

LE 'BcATE&lU-mOUCHE

X court bien loin, bien loin, chercher des paysages Avec des pins brisés sur des torrents sauvages Et des paquets de mer tordus sur des récifs ; Mais le Parisien, dédaigneux des poncifs. Pour voir des coins charmants et des tableaux intimes. Se contente d'aller, pour ses quinze centimes, A bord d'un bateau-mouche alerte et matinal, Du viaduc d'Auteuil au Pont National.

Spectacle intéressant plus qu'on ne s'imagine ! Bercé par le hoquet rhythmé de la machine Auquel parfois l'écho des rivages répond. Le flâneur fume et rêve en marchant sur le pont. Là, du monde amusant survient à chaque escale. C'est l'ouvrier lisant la feuille radicale Que rédige pour lui Rochefort ou Naquet; C'est le bourgeois de Londre, armé d'un Cook's ticket. Et traînant après lui trois miss en robe courte ; Le patronnct portant sur sa tête une tourte;

CONTES ET POÉSIES

Le gros homme en sueur qui s'assied et dit : « Ouf 1 » Et la pâle grisette en mince water-proof, Avec ses jolis yeux et son teint de chlorose.

Allez là par un temps voilé de brume rose, Par un matin d'octobre ou d'avril, voulez-vous? Faites-moi le trajet complet pour vos trois sous. Et puis, — j'aime à vous croire une âme délicate, — Autour des bains Vigier ou près de la Frégate, Dites-moi franchement si vous n'avez pas vu De vrais motifs à peindre et d'un charme imprévu, Émergeant du brouillard que le soleil dissipe, Où le père Gsrot aurait fumé sa pipe.

Pour moi qui de Paris fais mes seules amours. J'accomplis ce voyage au moins tous les huit jours.

J'en connais tous les coins par cœur. Je me rappelle

Combien la flèche d'or de la Sainte-Chapelle,

Par un matin d'hiver, anime le tableau.

J'ai noté le fracas impétueux de l'eau.

Quand, cédant à l'efiort du bateau-mouche en marche,

Elle va se briser sous les ponts, contre l'arche.

De tous ces riens charmants je ne suis jamais las.

J'ai pour ami, devant le port Saint-Nicolas,

Un vieil arbre isolé qui montre ses racines.

Puis, quand j'ai bien assez regardé mes voisines.

Qui du Petit Journal lisent le feuilleton,

Je descends, à travers la foule d'un ponton

Qui ferait le bonheur des impressionnistes ;

Et, tout le long des quais où sont les bouquinistes,

Le cerveau tout grisé de tant d'aspects divers.

Je rentre en feuilletant les volumes de vers.

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