‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 101 sur 141 · AU MONUMENT DE COROT · texte numérisé non relu

AU MONUMENT DE COROT

Strophes dites par M""' Blanche Barretta, de la Comédie-Française, le 27 mai 1880.

EVANT ce marbre clair encadré de verdure Qu'à l'intime et naïf ami de la nature

Ont élevé vos soins touchants, La nymphe de ces bois, muse simple et rustique. Doit apporter aussi son tribut poétique.

Les mains pleines de fleurs des champs.

Le bon Corot m'aimait. Je suis l'une de celles, Alors que l'aube emplit de vagues étincelles

L'horizon frileux du matin, Que l'artiste — c'était son heure favorite — Voyait passer, avec les yeux de Théocrite,

Au fond du brouillard argentin.

CONTES ET POÉSIES

Cesi mw qu'il a montrée, assise au pied d'un hêtre, Essa}'ant de noter sur la flûte champêtre

Quelque musique de berger ; C'est moi, mêlée au chœur de mes sveltes compagnes, Qp'il faisait, dans la paix sereine des campagnes,

Tourner sur un rh}thme léger.

Je k connaissais bien, le vieux bonhomme en blouse. Et, quand il préparait sur im coin de pelouse

Son che\'alet et ses pinceaux, Pour embellir encor ses extases secrètes, J'étais là, j'exaltais l'odeur des violettes.

J'excitais le chant des oiseaux.

Tandis qu'il travaillait, abrité par un saule. Je venais regarder par-dessus son épaule,

A petits pas, tout doucement; n peignait à la hâte, et sous sa brosse agile J'ai pu voir bien souvent, moi, fille de Virgile,

Édore son rêve charmant.

Ses esquisses, c'est moi qui les vis la première. L'eau verte et pure où court un frisson de lumière. L'azur du ciel, l'or du genêt.

Le flot des épis mûrs ondulant sous les brises. Les couchants enflammés et les aurores grises. J'étais là quand il les peignait.

Hélas ! depuis cinq ans qu'est mort le grand artiste. Moi, la nymphe des bois qu'il aimait, j'étais triste,

Et souvent, tout bas, j'ai gémi, duand, au printemps, gardant son souvenir fidèle, Devant moi le bleuet disait à l'hirondelle :

« Où donc est notre vieil ami ? »

Mais vous nous le rendez. Voici notre poète! Un doux rossignol chante au-dessus de sa tête.

C'est lui! nous le reconnaissons!

C'est bien son bon visage! Il regarde, il respire! Oiseaux ! fleurs ! désormais vous le verrez sourire

Dans vos parfums, dans vos chansons.

Et, près de la fontaine où vit sa chère image, Portant comme aujourd'hui quelque odorant hommn<Te,

Je reviendrai souvent m'asseoir Au moment qui berçait si mollement son rêve, Quand l'étang s'assombrit, et quand au ciel se lève

La divine étoile du soir.

L'c4^C^Ec4 U

ORSQ.UE des anciens morts on trouble le repos, Qu'on soulève le marbre effrité des tombeaux,

Qu'au sépulcre on ose descendre Et qu'on viole, après un travail dur et long, Le funèbre secret des vieux cercueils de plomb,

On n'y trouve que de la cendre.

Plus trace d'ossements, plus trace de linceul. L'implacable néant a tout dévoré, seul.

Comme une bête carnassière.

Lentement, lentement, tout s'est décomposé ; Le squelette lui-même à la fin s'est usé.

Rien, plus rien qu'un peu de poussière.

Pourtant, en la fouillant du bout de son soulier, Parfois le fossoyeur voit un objet briller

Parmi cette cendre incolore :

C'est l'anneau que le mort jadis eut à son doigt Et qui, métal fidèle et pur, comme il le doit.

Demeure intact et brille encore.

Dans ces jours de chagrin où je hais le soleil. Il me semble souvent que mon cœur est pareil

A ces antiques sépultures.

Et qu'on n'y peut plus rien désormais découvrir Des mille sentiments qui l'ont tant fait souffrir

Par leurs cruelles impostures.

Ce n'est plus que néant, que ténèbres, qu'oubli ; Et ce tombeau, d'un peu de froide cendre empli.

M'en offre le parfait modèle ; Mais l'œil de ma pensée y voit briller encor. Comme, au fond de l'ancien sépulcre, l'anneau d'or

Ton souvenir tendre et fidèle.

VIEUX ^TipUILLO^

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