T)E LETT%E
lDI EU ! J'ai peur d'aimer. Quittons-nous ce soir môme. Je te ferais souffrir et tu me rendrais fou. Ainsi qu'une coquette ôte un collier qu'elle aime, Je détache à regret tes bras blancs de mon cou.
Adieu ! L'Amour viendrait. Bornons-nous au caprice. Ne nous torturons pas des larmes du départ. Adieu! Mon cœur blessé saigne à sa cicatrice. J'ai tant souffert, vois-tu, pour avoir fui trop tard.
Adieu ! Pour nous punir de notre fantaisie, L'Amour veille, il nous guette, et le malheur le suit, Pareil à ce bourreau qu'une reine d'Asie Postait pour égorger ses amants d'une nuit.
Huit jours tu m'appartins, — ô joie, ivresse, gloire ! — Avec des soirs d'été pour sublime décor; Et, parmi les amours étoilant ma mémoire, Nos amours sont ainsi que des planètes d'or.
Maispuis-je, pauvre et fier, te garder, toi, trop belle? C'est impossible, hélas ! Épargnons-nous des pleurs. Si nous tardions encor, — la vie est si cruelle ! — Nos soupirs d'aujourd'hui deviendraient des douleurs.
Ayons pitié de nous! Fuyons-nous, mon amie! Mais soutire qu'en un rêve où sont mouillés mes yeux. Je te revoie encor dans mes bras eiuiormio Et pose entre tes seins le baiser des adieux!
SU% UtNiE TOéAfEE
^U T'JII'MTEMTS
A H. GlACOMELLI,
A vieille croix s'eflfrite au fond du cimetière, Mais avril embellit le signe des douleurs ; La fauvette y fait halte, et de ses douces fleurs Un sauvage églantier la couvre tout entière.
La voix du rossignol vaut bien une prière, Et moins que la rosée un regret a des pleurs. Dans CCS parfums, dans ces chansons, dans ces coule jri, On sent revivre ici l'immortelle matière.
O vieux mort oublié! de qui l'orgueil humain A sans doute rêvé l'éternel lendemain Au sein du paradis, dans les apothéoses.
Aujourd'hui n'as-tu pas un destin aussi beau, Si ton esprit épars autour de ce tombeau Chante avec les oiseaux et fleurit dans les roses?
«ONGTEMPS, dans l'atmosphcrc humide des caveaux, Sous la voûte profonde et de nitre imprégniie, Sous la poussière et sous les toiles d'araignée, Le jeune vin vieillit dans les flacons nouveaux.
Il faut que dans le calme et l'ombre des tombeaux La sublime liqueur dure plus d'une année, Avant que d'accomplir sa noble destinée D'exalter un instant nos cœurs et nos cerveaux.
Ainsi, Chazc, il en est de la pensée humaine; C'est par un très secret et très lent phénomène Qu'elle se plie enfin au rhylhme harmonieux.
Un doux sonnet niClrit comme un bordeaux suave: ]h tu Hiis bien, ami, qui vis dans une cave. De lire de beaux vers en buvant tes vins vieux.
TO'RTTlcAIT Vn V1C70'R HUGO
Par Boxnat
''est Hugo ! C'est bien lui ! Quelque puissante idc Occupe en ce moment cette tête accoudée ; Un noble songe emplit son œil terrible et doux, Et, dans ce front pensif qui nous domine tous Et comme les vieux monts a de la neige au faîte, Se forment en secret les grands vers de prophète Qu'il fait flamber aux murs des palais triomphants, Ou bien une chanson pour ses petits-enfants. Il est bien ressemblant. C'est le maître lui-même ! Aussi le siècle entier, qui l'admire et qui l'aime. Approuve ton travail, peintre, et te dit merci D'avoir fait ce portrait juste en ce moment-ci. De nous avoir montré sa face auguste telle Qu'elle resplendira dans sa gloire immortelle, Et de nous avoir peint le vieillard triste et beau Qui fixe son regard profond sur le tombeau Où le plus grand, hélas ! descend comme le moindre, Et qui, son labeur fait, va lentement rejoindre Homère en son Olympe et Dante en son Enfer, Calme comme un coucher de soleil sur la mer!
"^^^nXnV
L'c4!?<iC7^IVE'I{S&in{E
Strophes dites par M. Mounet-Sully, à la Comédie-Fraiiyaisc, en préscHCc de Victor Hugo, le 26 février i8!>2.
N chêne est vieux. Pourtant, dans ses fortes ranun Jamais plus de doux nids, plus de divins murmures
N'ont chanté sous le noir couvert; Et jamais, quand le vent de floréal se lève, A ses bourgeons dorés n'a monté plus de sève; Plus il vieillit, plus il est vert.
Un aigle est vieux. Jamais, s'élançant de son aire. Il n'a plus bravement volé vers le tonnerre.
Dans l'air d'orage lourd et chaud; lit jamais le grand coup de ses ailes sublimes Ne l'a mieux emporté par delà les abîmes;
Plus il vieillit, plus il va Ii.uit.
L ANN IVERSAIRE
Le soleil est très vieux. Pourtant sa face ardente N'a jamais mieux versé la chaleur fécondante
Aux fleurs, aux fruits, à la moisson ; Jamais plus doucement, dans l'exil où nous sommes. Ce sourire de Dieu n'a brillé sur les hommes ;
Plus il vieillit, plus il est bon.
Il est très vieux aussi, le bien aimé Poète
De qui nous célébrons par de longs cris de fête
Les quatre-vingts ans aujourd'hui.
C'est lui qui, dans un mot d'éloquence suprême, Nous disait : « Je naquis avec ce siècle même,
Et je continue avec lui, »
Mais, quand elle permet qu'un tel poète naisse, La nature lui donne un trésor de jeunesse.
L'aïeul au jeune homme est pareil; Et l'Esprit devant qui tous les autres pâlissent, Superbe, ne vieillit pas plus que ne vieillissent
Le chêne, l'aigle et le soleil.
Oh! longtemps, très longtemps, à cet anniversaire. Devant toi, courbant tous, ô grand vieillard sincère,
Nos fronts d'émotion tremblants.
Laisse-nous voir encor, plus nobles chaque année. Parmi les lauriers verts dont ta tête est ornée.
Briller tes jeunes cheveux blancs!
'RJS UT<J{ECriOCNi
Strophes dhss i U Comédie- Française, le 22 mai 1886 par H. Got, doyen des sociétaires, i l'occasion du 1" anniversaire de la mort de Victor Hti
V^ u AK D dans le deuil du monde et de la France entière Le corbillard du pauvre allait au Panthéon, A travers le drap noir et le bois de la bière La foule cro}'ait voir transparaître un rayon.
Vatocment on voulait chasser cette démence, Songeant que le Poète, à la tombe poné, Avait 1 l'univers légué son oeuvre immense Et qu'il s'y sur\nvrait pour l'immortalité !
Non t tout le sombre drap, l'dme d'angoisse atteinte, Toujours on croyait voir, comme un espoir secret, Une flamme d'amour qui n'était pas éteinte. Un foyvr d'idéal qui se rallumerait I
Tu ne te trompais pas, 6 Peuple I Le Génie Faisait dans ce cercueil resplendir sa clarté ! Le Maître n'est pas mort, l'œuvre n'est pas finie. Miradcl il rcsMiicitcl il est ressuscité!
II veillait seulement sous la voûte glacée, Ainsi que Barberousse au fond du souterrain ; Pour nous livrer cncor sa sublime pensée Son caveau va s'ouvrir avec un bruit d'airain.
Le Poète endormi sous les apothéoses Longtemps nous donnera des poèmes nouveaux. De son tombeau sacré sort un parfum de roses; De son cercueil béni s'envolent dos oiseaux.
Peuple qu'il aima tant, viens ! puisqu'il te convie, Admirer le grand mort à son premier réveil, Et voir, de son sépulcre encor si plein de vie, L'QiUvre surgir ainsi qu'un lever de soleil !
LE ^ÉVE
d'après le tableau de JULES LEFEBVRE
L-(ÉGÈRE et d'or pâle coiffée, Dans un nuage, sur les eaux, C'est bien la transparente fée Des nénuphars et des roseaux.
Demi-voilé pour le profane, Il semble craindre le regard, Ce corps exquis et diaphane Qiii se roule dans le brouillard.
Vers quel mystérieux voyage Va le blond fantôme flottant ?
Est-ce une femme, est-ce un nuage Qui glisse et vole sur l'étang?
Mais déjà tout s'emplit d'aurore, Et, dans le ciel rose et vermeil.
L'apparition s'évapore Au premier rayon du soleil,
Et ne laisse pas plus de trace Que le rapide éclair d'azur De ce martin-pêcheur qui passe N'en a laissé sur le flot pur.
V ÉV UCqATIO^
éMcA7E%p^ELLE
d'après LK groupe r.N MARRRId'eUG^NE de r. api. ANC II e
EBOUT pris de sa mcre assise Qnii lui présente l'A B C , La petite reste indécise, Bouche ouverte et regard baissé.
Adorable sans être belle,
La fillette aux mignons pieds nus
Avec attention épelle
Les canaères mal connus.
La m^, dont le geste auguste Eosrignc et protège à la fois, Enveloppe d'un bras robuste L'eniant qui lit & dcnii-voix,
El, montrant d'un bout de baguette Le Ihrrc cncor bien mal appris, Sor k nilf visage guette L*édiir qui suit un mot compris.
Sculpteur, ton oeuvre est bonne ! En elle. Tu sus fixer l'instant soudain De cette attente maternelle Et de cet effort enfantin.
A la Vierge près de sainte Anne J'avais d'abord rôvé, devant Cette humble et douce p.iysanne Qui montre à lire à son enfant ;
Puis j'ai mieux vu ton espérance, Et j'ai compris que tu courbais Le peuple à venir de la France Sur les lumineux alphabets.
'}{ÉVE1{^[E
u sortir du lit de dentelle, Les cheveux emmêlés encor, Ce matin, à quoi rcvc-t-elle Dans le vieux fauteuil gaufre d'or ?
Sur sa poitrine, sa main line Se pose d'un geste distrait.
Hélas ! est-ce qu'elle y devine Le lent travail d'un mal secret ?
Car c'est un matin de novembre, IZt, sous le velours onduleux De la longue robe de chambre, Son frêle corps est tout frileux.
On dirait presque qu'elle tremble ; Ce cher visage est amaigri.
Et cette bouche exquise semble Avoir plus toussé que souri.
Serait-il si cruel, le rêve De l'enfant pensive aux yeux las ?
Songe-t-elle qu'elle est bien brève, La claire saison des lilas ?
Pauvre mignonne I Songe-t-elle Que l'automne vient de finir, Qii'il fait froid et que l'hirondelle Sera bien lente à revenir ?
LE \ÊGléMEtNiT QUI ToiSSE
u'ai'Rès le tableau d'Edouard détaille
r A R un temps de bouc et de glace, Le peuple, toujours enfantin.
Regarde un régiment qui passe Devant la Porte Saint-Martin.
C'est un régiiueiit de la ligne; Astiqué comme aux anciens jours, I.e tambour-major, d'un air digne.
Précède les petits tambours.