‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 3 sur 141 · UNE SAINTE · texte numérisé non relu

UNE SAINTE

Les baisers sur les maîns froides des vieux parents; La bénédiction tremblante des mourants ; Et puis deux orphelins tout seuls, le petit frère Infirme, étiolé, qui souffre et qui se serre. Frileux, contre le sein d'un ange aux cheveux blonds ; La grande sœur, si pâle avec ses voiles longs, Qui, la veille, devant le linceul et le cierge. Jurait aux parents morts, à Jésus, à la Vierge, D'être une mère au pauvre enfant, frêle roseau ; Ce sont les petits bras tendus hors du berceau, La douleur apaisée un instant par un conte. L'insomnie et la voix de l'horloge qui compte L'heure très lentement, les réveils pleins d'effrois. Les soins donnés, les pieds nus sur les carreaux froids, Les baisers appuyés sur la trace des larmes, Et la tisane offerte, et les folles alarmes. Et le petit malade à l'aurore n'offrant Qu'un front plus pâle et qu'un sourire plus navrant.

Ce dévoûment obscur a duré dix années.

Beauté, jeunesse, fleurs loin du soleil fanées,

Tout fut sacrifié sans plainte et sans regret;

Et quand, par les beaux soirs, un instant elle ouvrait

A la brise de mai charmante et parfumée

La fenêtre toujours par prudence fermée

Et laissait ses regards errer à l'horizon.

Une toux de l'enfant refermait sa prison.

Elle est libre aujourd'hui.

C'est une pauvre vieille, Toujours en deuil, dévote, ascétique, pareille Aux béguines qu'on voit errer dans le couvent.

Libre ! Pauvre âme simple et douce ! Bien souvent Elle songe, très triste, à son cher esclavage, Et, tout bas, d'une voix sourde, presque sauvage, Elle dit : « Il est mort ! » Puis elle s'attendrit, Et reprend : « Il avait déjà beaucoup d'esprit. Quand il était méchant, il m'appelait Madame. Il est mort ! Le bon Dieu l'a pris. Sa petite âme A des ailes. Il est un ange au paradis. Sans quoi serait-il mort ? Quelquefois je me dis Que Dieu prend les enfants pour en faire des anges. Puis il avait des mots et des regards étranges : Peut-être qu'il était ange avant d'être né ? Tes pleurs de chaque jour, ô pauvre condamné, Valent bien tous les longs Oremus qu'on prodigue. Puis un signe de croix était une fatigue Pour son bras. Il savait souffrir, et non prier. Il est mort ! Une nuit, je l'entendis crier. J'accourus, je penchai la tête vers sa couche, Et sa dernière haleine a passé sur ma bouche, Et depuis ce temps-là je n'ai plus de gaîté. Le lendemain, des gens sombres l'ont emporté. Pauvre martyr ! Sa bière était toute petite ! J'ai laissé sur son cœur sa médaille bénite. Cela fera plaisir au bon Dieu, n'est-ce pas ? Il est au ciel. Hélas! est-il heureux là-bas? Les anges, on se fait parfois de ces chimères, Ont-ils soin des enfants aussi bien que les mères ? Je doute. Pardonnez, Seigneur, à mon regret ! » Et baissant ses grands yeux, où l'âme transparaît, Elle active le cours rhythmique et monotone De son lent chapelet. Et le soleil d'automne, Qui dore les carreaux de ses rayons tremblants. Met de vagues lueurs parmi ses cheveux blancs.

\ÉVEmTriOD^

OUR aimer une fois encor, mais une seule, Je veux, libertin repentant, L;i vierge qui, rêveuse aux genoux d'une aïeule. Sans m'avoir jamais vu m'attend.

File est pieuse et sage, elle dit ses prières Tous les soirs et tous les matins,

Et ne livre jamais aux doigts des chambrières Ses modestes cheveux châtains.

Quelquefois, le dimanche, en robe étroite et grise.

lillc sort au bras d'un vieillard, Laissant errer la vague extase et la surprise

Innocente de son rcg;»rd.

Ht les oisils n'ont point de pensers d'infamies Devant m:» yeux calmes et doux,

Iu)riquc dans les jardins, chcc les fleurs, ses amies. Bile arrive A ses retidez-vous.

REDEMPTIO N

Elle est ainsi, n'aimant que les choses fleuries,

Préférant, pour passer le soir.

Les patients travaux de ses tapisseries

Aux sourires de son miroir.

Elle a le charme exquis de tout ce qui s'ignorwt,

Elle est blanche, elle a dix-sept ans, I Elle rayonne, elle a la clarté de l'aurore Comme elle a l'âge du printemps.

iLes heures des longs jours pour elle passent brèves.

Et s'exhalant comme un parfum, Elle voit chaque nuit des blancheurs dans ses rêves,

Et toute sa vie en est un.

Telle elle est, ou du moins je la devine telle,

Lys candide, cygne ingénu.

Je la cherche, et bientôt quand j'aurai dit : « C'est elle ! »

Quand elle m'aura reconnu.

Je veux lui donner tout, ma vie et ma pensée, Ma gloire et mon orgueil, et veux

Choisir pour la nommer enfin ma fiancée Une nuit propice aux aveux.

Elle viendra s'asseoir sur un vieux banc de pierre,

Au fond du parc inexploré.

Et me regardera sans baisser la paupière.

Et moi, je m'agenouillerai.

Doucement dans mes mains je presserai les siennes Comme on tient des oiseaux captifs.

Et je lui conterai des choses très anciennes, Les choses des cœurs primitifs.

Elle m'écoutera, pensive et sans rien dire. Mais fixant sur moi ses grands yeux,

Avec tout ce qu'on peut mettre dans un sourire D'amour pur et religieux.

Et ses yeux me diront, éloquences muettes.

Ce que disent à demi-voix Les amants dont on voit les claires silhouettes

Blanchir l'obscurité des bois.

Et sans bruit, pour que seul, oh ! seul, je puisse entendre

L'ineff"able vibration, Jusqu'à moi son baiser descendra, grave et tendre

Comme une bénédiction.

Et quand elle aura, pure, à ma coupable lèvre

Donné le baiser baptismal.

Sans doute je pourrai guérir enfin ma fièvre

Et t'expulser, regret du mal.

Oui, bien qu'autour de moi plane toujours et rôde

L'épouvante de mon passé.

Que mon lit garde encor ta place toute chaude,

O désir vainement chassé,

Je pourrai, je pourrai, Ni.\e horrible. Sirène,

Secouer enfin la langueur De mes sens et purger, ô femme, la gangrène

Dont tu m'as saturé le cœur.

Ainsi que fait du fard brûlant dont il se grime

L'histrion chanteur d'opéras.

Ou comme un spadassin essuie, après le crime,

L'épée atroce sous son bras !

Poèmes divers

Poèmes divers

Page 1