LE CANON
Mais cette nuit, il est hanté de rêves sombres, Et son cœur, que l'espoir des combats remuait. Doute à présent. Il est seul, parmi les décombres, Entre ces murs criblés et ce canon muet.
Il songe à son pays, dans ce coin solitaire. Hélas! les jeunes gens émigrcnt de là-bas; Ses parents sont trop vieux pour labourer la terre, Et leurs filles, ses sœurs, ne se marieront pas.
La revanche promise, il n'y compte plus guère; Combien de temps avant que nous nous rebattions? Et déjà les Prussiens, prêts pour une autre guerre, Ceignent Metz et Strasbourg de nouveaux bastions.
Tout lui rappelle ici les désastres célèbres. Etre proscrit, c'est plus qu'être orphelin et veuf! Ce drapeau qu'il entend craquer dans les ténèbres, Mieux vaut ne pas le voir, car c'est un drapeau neuf!
Alors pris d'une fièvre ardente, il remercie La consigne qui l'a près d'un canon placé, Et, comme fit, dit-on, l'Empereur en Russie, Pose son front brûlant sur le bronze glacé.
Tout à coup, le soldat tressaille et devient pâle. Car il vient de s'entendre appeler par son nom; Et cette voix profonde et grave comme un râle, Cette voix qui lui parle, elle sort du canon :
— « Enfant, ne pleure pas. Espère et patiente ! Ce vent qui vient souffler dans ma bouche béante
M'arrive du côté du Rhin; Il me dit que là-bas l'on attend et l'on souffre, Et c'est comme un écho d'Alsace qui s'engouffre
Et qui murmure en mon airain.
« J'entends les moindres bruits que cet écho m'apporte, Le vieux maître d'école a beau fermer sa porte
Et faire très basse sa voix.
Devant les écoliers, palpitant d'espérance. Il déroule, en parlant du cher pays de France,
La vieille carte d'autrefois.
« J'entends une chanson, qui n'est pas allemande, Chez ce cabaretier qu'on mettrait à l'amende
Si quelque patrouille passait ; Et voilà des volets qu'on ferait bien de clore. Si l'on veut conserver ce haillon tricolore
Que tout à l'heure on embrassait.
« J'entends un cri d'horreur s'échapper de la bouche Du paysan lorrain qui s'arrête, farouche,
En découvrant dans son sillon Une tête de mort à l'effroyable rire, Et ramasse un bouton tout rouillé, pour y lire
Le numéro d'un bataillon.
« La prière de l'humble enfant qui s'agenouille. Le soupir de la vierge auprès de sa quenouille.
Et les sanglots intermittents Des vieux parents en deuil et de la pauvre veuve. Toutes ces faibles voix gémissant dans l'épreuve.
Je les entends, je les entends!
« Et toi, tu douterais, quand nul ne désespère Dans le pays natal où sont encor ton père,
Ta mère et tes deux jeunes sœurs?
Cette nation-ci, souviens-toi donc, est celle De Bertrand du Guesclin, de Jeanne la Pucelle,
Et chasse ses envahisseurs.
«Jadis la guerre sainte a duré cent années; Des générations furent exterminées ;
Paris sous l'étranger trembla ; Anglais et Jacquerie à la fois, double tâche ; Charles Six était fou, Charles Cinq était lâche.
Vois. Les Anglais ne sont plus là.
« Ces Allemands fuiront aussi. — Quand ? Je l'ignore. Mais, un jour, du côté que je menace encore.
Vers ceux-là que nous haïssons.
Je vous verrai partir, pour ravoir vos villages, Alsaciens, Lorrains, au trot des attelages
Et secoués par les caissons.
« Vous traînerez alors ces canons de campagne Qui franchissent le pont et grimpent la montagne,'
Dorés au soleil radieux;- Et moi, le témoin noir et triste des défaites, Je ne pourrai vous suivre à ces lointaines fêtes ;
Je suis trop lourd, je suis trop vieux.
« Mais je pourrai du moins, vieux dogue, aux Invalides, Annoncer à Paris vos marches intrépides,
Avec mon aboi triomphant, — De créer des héros la France n'est pas lasse ; Et le simple soldat qui dort sur ma culasse
Est peut-être Turennc enfant! «
THUOTHILl CcAUTI2:{
l'OLK LL LiVKu: Le Toiiibcdu de Théophile Gautier
AÎTRE, l'envieux n'a pu satisfaire Sur toi son cruel et hkhe désir.
Ton nom restera pareil à la sphère, Qui n'a pas de point par où la saisir.
Pourtant il fallait nier quelque chose A l'œuvre parfaite où tu mis ton sceau. Splendeur et parfum, c'est trop pour la rose ; Ailes et chansons, c'est trop pour l'oiseau.
Ils ont dit : « Ces vers sont trop purs. Le mètre, La rime et le st\le y sont sans défauts. C'en est fait de l'art qui consiste à mettre Une émotion sincère en vers faux. »
Tu leur prodiguais tes odes nouvelles Embaumant l'avril et couleur du ciel.
Hux, ils répétaient : « Ces fleurs sont trop belles^ Tout cela doit être artificiel. »
LL CAHIER ROUGL
Et, poussant bien fort de longs cris d'darnies, lis t'ont refusé blessure et tourments, Parce que ton sang, parce que tes larmes Étaient des rubis et des diamants.
L'artiste grandit, la critique tombe.
Mais nous, tes fervents, ô maître vainqueur, Nous voulons écrire aux murs de ta tombe Que ton clair génie eut aussi du cœur.
Nous savons le coin où se réfugie.
Sous les fleurs de pourpre et d'or enfoui, Le discret parfum de ton élégie, Bleu myosotis frais épanoui.
Oui, nous l'envions, ce sceptre de rose Sur un jeune sein morte un soir de bal; Et notre tristesse est souvent éclose En nous rappelant l'air du carnaval.
Nous avons aussi perdu notre amante ; Nous l'avons poussé, ce soupir amer Du pêcheur qui pleure et qui se lamente, Seul et sans amour, d'aller sur la mer.
Celle que tout bas tu nommes petite.
Celle à qui tu dis : « Le monde est mccliant, » Nous a bien prouvé, l'enfant hypocrite, Qu'elle avait un cœur, en nous trahissant.
De ses yeux d'azur la larme tombée, Diamant du cœur par ta main serti, Nous l'avons tous bue, à la dérobée, Sur un billet doux qui nous a menti.
Et sur les joujoux laissés par la morte. Aujourd'hui muets et si gais jadis, Nous prions encor pour que Dieu supporte Le bruit des enfants dans le Paradis.
A Hyacinthe Guadet-Azaïs
EVANT la loterie éclatante', où les lots Sont un sucre de pomme ou quelque étrange vase, L'illustre Arpin, devant un public en extase, Manipule des poids de cinquante kilos.
G)lossal, aux lueurs sanglantes des falots, Il beugle un boniment et montre avec emphase Sa nièce, forte fille aux courts jupons de gaze, Qui doit à bras tendus soulever deux tringlots.
A qui pourra tomber, à la lutte à main plate. Son frère, au caleçon d'argent et d'écarlate, Qui sur un bout de pain achève un cervelas,
Il promet cinq cents francs, chimérique utopie ! — O les athlètes nus sous l'azur clair d'Hellas ! O palme néméenne ! ô laurier d'Olympie î
cA U^ S 0 US-LIE UTEUXj^CNir
olj portez, mon bel oilicicr, Avec une grâce parfaite .
Votre sabre à garde d'acier ; Mais je songe à notre défaite.
Cette pelisse de drap tin Dessine à ravir votre taille ; Vous êtes charmant; nuis eiilin Nous avons perdu la bataille.
On lit votre intrépidité
Dans vos yeux noirs aux sourcils minces.
Aucun nul d'être bien ganté !
M.ii^ un nuus .1 pris Jeiis provinceN.
,\ Mjitv .ij^e un i.->i iiHijiiurs lier D'un peu de passementerie; Mais, voycx-vou», c'était hier Q>i'oii niutibit notre patrie.
Mon lieutenant, je ne sais pas Si, le soir, un doigt sur la tempe.
Tenant le livre ou le compas, Vous veille/, tard près de la lampe.
\'os soldats sont-ils vos enfants ?
Htes-vous leur chef et leur père ?
Je veux le croire et me défends D'un doute qui me désespère.
Tout galonné, sur le chemin, Pensez-vous à la délivrance ?
— Jeune homme, donne-moi la main.
Crions un peu : — « Vive la l-rance! »
'iyux,n si:%in nr. c^iusnxir-s r.x, rriis
>o\jouR, lecteurs. On me propose Ht j'accepte, — oh ! les étourdis !
De vous parler tous les lundis Et même pas toujours en prose.
La causerie est cependant Chose insaisissable et légère Ainsi que l'ombre passagère D'un nuage sur un étang.
Causer en vers, c'est l'art suprême; Et, pour m'apprendre mon état.
Il faudrait qu'on ressuscitât Le pauvre grand Musset lui-même.
LE CAHIER ROUGE
Je crains fort de n'être pas bon A vous inventer ces chimères Radieuses, mais éphémères Comme les bulles de savon ;
A vous rimer des amusettes
Sur des sujets de presque rien,
Avec l'art du galérien,
Qui sculpte au couteau des noisettes.
— Mais, bah ! j'ai l'horreur du banal Et le difficile me tente.
J'éprouve une envie irritante D'écrire en vers dans un journal.
Et d'ailleurs mon rêve impossible.
Je l'ai souvent réalisé ; Sans que mon regard ait visé.
J'ai quelquefois touché la cible.
J'irai chercher, je ne sais où, Des conversations frivoles ; Je vous dirai des choses folles, Car je suis moi-même un peu fou.
Ayant le ciel bleu pour auberge, Je vis comme un petit oiseau.
Et Mab m'a prêté son fuseau A filer le fil de la Vierge.
Je lais de la dépense, et c'est Royalement que je la paie.
Car Je poète a pour monnaie Des étoiles dans son gousset.
L'aile et le parfum étant choses Qu'il faut que nous réunissions.
J'ai découvert des papillons Qui sentaient bon comme des roses.
Les plus beaux décors d'opéra Me semblent mesquins et timides; Quand j'irai voir les Pyramides, Je veux qu'il neige. Il neigera.
Parfois la lune me fait signe ; Mais aller là-haut, c'est trop long.
Si je jouais du violon Je noterais le chant du cygne.
— Je vous dirai sur mon chemin Ce qui m'intéresse ou me charme, Et même d'où vient cette larme Qui tombe parfois sur ma main.
De cet entretien de poète Vous ne serez jamais plus las Que n'est un rameau de lilas De la halte d'une fauvette ;
E quand vous y lirez l'aveu D'une bonne pensée intime.
Vous me donnerez votre estime Et m'aimerez peut-être un peu,
— Mais voici ma préface faite.
Au revoir, car j'ai mérité
De finir ma tasse de thé.
En fumant une cigarette.
Lc4 T'REMIÈ^E
< F. n'est pas qu'elle fût bien belle ; Mais nous avions tous deux vingt ans, Et ce jour-là — je me rappelle — Était un matin de printemps.
Ce n'est pas qu'elle eût l'air bien grave Mais je jure ici que jamais Je n'ai rien osé de plus brave Que de lui dire que j'aimais.
Ce n'est pas qu'elle eût le cœur tendre ;
Mais c'était si délicieux
De lui parler et de l'entendre
Que les pleurs me venaient aux yeux.
Ce n'est pas qu'elle eût l'âme dure ; Mais pourtant elle m'a quitté, Et, depuis, ma tristesse dure.
Et c'est pour une éternité.
L'C^ Lllz4S
E vois flourir, assis à ma fcnôtre, I.'iuimblc lihis de mon petit jardin.
Ht son subtil aromc qui pcnctre \'icnt jusqu'à moi dans le vent du matin.
Mais je suis plein d'une colère injuste, Car ma maîtresse a cessé de m'aimer, I:t je reproche à l'innocent arbuste D'épanouir ses fleurs et d'embaumer.
Tout enivré de soleil et de brise, (a; favori radieux du printemps, Pourquoi fait-il ù mon cœur qui se brise Monter ainsi .ses parfums insultants?
Ne sait-il pas que j'ai cueilli pour elle Les seuls rameaux dont il soit éclairci? l'Ist-ce pour lui chose si naturelle Qu'en plein avril elle me I, lisse ainsi ?
A UN Ll LAS
2iy
— Mais non, j'ai tort, car j'ainio nv.i souffrance. A nos amours jadis tu te mêlas; Au jardin vert, couleur de l'espérance, Fleuris longtemps, frêle et charmant lilas!
Les doux matins qu'embaume ton haleine, Les clairs matins du printemps sont si courts ! Laisse-moi croire, encore une semaine.
Qu'on ne m'a pas délaissé pour toujours.
Et si, malgré mes espoirs pleins d'alarmes,
Je ne dois plus avoir la volupté
De reposer mes yeux brûlés de larmes
Sur la fraîcheur de sa robe d'été ;
Si je ne dois plus revoir l'infidèle, J'y penserai, tant que tu voudras bien. Devant ces fleurs qui me virent près d'elle, Dans ce parfum qui rappelle le sien.
VoiCNiS Lc4 "HUE, LE SOI\
K u F heures. On entend la retraite aux tambours. Les gristttcs s'en vont du côte' des faubourgs, Après avoir fini la t.k-i)e journalière. Ccst comme un coup de pied dans une fourmilière. I:n waterpr(X)f, avec le petit sac de cuir, Kapidcs, on les voit de tous côtés s'enfuir Vers la l^tmillc ou vers les amours clandestines. — Blanchisseuses de fin, piqueuses de bottines, Pilles de Montparnasse et de Ménilniontant, Heureux, si son cceur bat, celui qui vous attend I
C^OCES ET EESriC^S
A N D I s qu'au restaurant en face : Aux barreaux verts. On prépare, au salon de cinquante couverts, Un de ces longs repas que l'argenteuil arrose Et qu'orne un grand nougat surmonté d'une rose. Toute la noce, avec de gros rires grivois, Monte joyeusement sur les chevaux de bois Et tourne, au son de l'orgue, en enfilant des bagues; Et c'est dans la banlieue, auprès de terrains vagues. Où le beau-père et les gens mûrs, à quelques pas, Vont jouer au bouchon et mettent habit bas.
cAU LIOUX^ VE 'BELFOKJ
v3l je gravais des vers sur ton socle de pierre,
Certes, j'exalterais tes combats glorieux,
O monstre colossal, qui, seul victorieux.
Seul peux montrer les crocs et froncer la paupière.
Je dirais qu'on t'a vu, jusqu'à l'heure dernière. Fauve géant, qui fus digne des fiers aïeux, Rejeter loin de toi, sanglant et furieux, L'assaut des cent chacals pendus à ta crinière.
Mais je voudrais encore ajouter : » Grand lion.
Symbole de colère et de rébellion,
D'un moins sombre avenir tu nous es l'assurance.
V Attends, sois, comme tous, patient et tnuet ; Mais, si la haine sainte en nous diminuait, Uugis pour rappeler son devoir à Ii 1 r.m.i ! »
VÉSITI VcA^^S LE STLEE^
o u T vit, tout aime ! et moi, triste et seul, je me dresse Ainsi qu'un arbre mort sur le ciel du printemps. Je ne peux plus aimer, moi qui n'ai que trente ans, Ex je viens de quitter sans regret ma maîtresse.
Je suis comme un malade aux pensers assoupis Ht qui, plein de l'ennui de sa chambre banale, N'a pour distraction stupide et machinale Q.UC de compter des yeux les fleurs de son tapis.
Je voudrais quelquefois que ma fin fût prochaine. Et tous ces souvenirs, jadis délicieux, Je les repousse, ainsi qu'on détourne les yeux Du portrait d'un aïeul dont le regard vous gêne.
LE CAHIER ROUGE
Même du vieil amour qui m'a tant fait pleurer Plus de trace en ce cœur, blasé de toute chose, Pas plus que n'a laissé de trace sur la rose L'ombre du papillon qui vient de l'effleurer.
O figure voilée et vague en mes pensées. Rencontre de demain que je ne connais pas. Courtisane accoudée aux débris d'un repas Ou jeune fille blanche aux paupières baissées.
Oh ! parais ! Si tu peux encore électriser Ce misérable cœur sans désir et sans flamme, Me rendre l'infini dans un regard de femme Et toute la nature en fleur dans un baiser,
Viens ! Comme les marins d'un navire en détresse Jettent, pour vivre une heure, un trésor à la mer, Viens ! je te promets tout, âme et cœur, sang et chair. Tout, pour un seul instant de croyance ou d'ivresse !
O livier