LA TÊTE DE LA SULTANE
Et réclamaient de lui toujours plus de largesse ; Si bien que Mahomet, dans sa haute sagesse, De leur plainte vénale un jour se fatigua. Furieux, il avait souffleté leur aga.
Et s'était enfermé dans son harem de Brousse.
Comme la soldatesque aisément se courrouce, Bientôt l'émeute, avec ses cris et ses sifflets. S'agita sourdement autour du vieux palais Q.ui demeurait toujours clos, muet et terrible. Devant le mur roussi que l'ardent soleil crible, La foule des soldats mutins, qu'on reconnaît A la cuiller de bois pendue à leur bonnet, Se rassemble et s'indigne en tumultueux groupes. Car on a répandu ce bruit parmi les troupes due celui qui les traite avec tant de dédain, Dans un kiosk enfoui sous l'ombre d'un jardin Où, même en plein midi, le jour à peine filtre, Accablé de langueur et charmé par un philtre. Fatigue de son poids les coussins d'un sopha; On dit qu'une Épirote aux yeux bleus triompha De ses anciens désirs de guerre et de victoire, Et que Mahomet deux, au mépris de sa gloire. Ne veut plus désormais que vivre par les sens Et, la guitare en main, chanter des vers persans. Et la révolte croît comme la mer qui monte.
« Honte au sultan lascif et lâche! cent fois honte! — Répète en menaçant le murmure irrité, Comme un bourdonnement de mouches en été. — L'argent qu'on réclamait, on n'y songe plus guère. Nous voulons des combats, du sang et de la guerre. Le grand sabre d'Othman se rouille. Prétend-on Nous engraisser pour rien de riz et de mouton ? On se fût contenté de trois aspres de paie ; Mais malheur au sultan qu'un candjiar eflfraie Et que deux yeux pervers tiennent en leur pouvoir ! Qu'il vienne ! Nous voulons lui parler et le voir. Et nous n'attendrons pas plus longtemps sa réponse. Ouvrez-nous sur-le-champ la porte, ou qu'on l'enfonce ! Nul de nous n'est un chien qu'on lui dise : « Va-t'en ! Le sultan ! le sultan ! nous voulons le sultan ! »
Ainsi, montrant le poing, la sédition gronde;
Mais la porte mauresque aux clous d'or, lourde et ronde. Reste close, et toujours le sérail est fermé.
Pourtant Khalil-Pacha, le vizir bien aimé. Le seul des courtisans qui puisse se permettre De frapper au harem et d'approcher du maître, Insiste pour le voir et veut être entendu.
Sur un large divan mollement étendu
Et coiffé du turban d'où jaillit son aigrette,
Mahomet le reçoit dans la chambre secrète
Où fument des parfums sur quatre trépieds d'or.
Voluptueux et veule, il laisse errer cncor
Son indolente main sur la guzla d'Épire ;
Et celle qui commande au maître de l'empire
Et cause contre lui tant de rébellion.
Presque nue à ses pieds sur la peau d'un lion,
De ses longs cheveux noirs voile ses formes blanches.
Khalil, courbant le front et les mains sous ses manches, Attend que de parler il obtienne loisir.
« QjLie veut, dit le sultan, mon fidèle vizir? Pour venir me troubler ici, sans qu'on l'appelle. L'instant est mal choisi... Car ma sultane est belle, Et je lui récitais des vers dignes d'H.ifiz.
— Par Allah ! lui répond Khalil, ô noble fils
Du grand Mourad, cette heure est bien plus mal choisie
Pour l'ivresse amoureuse et pour la poésie.
Tes soldats révoltés vont forcer le palais.
Par ton aspect sublime, ô maître, apaise-les.
Hautesse, montre-toi. Fais-les, par ta présence.
Rentrer dans le devoir et dans l'obéissance.
Ils se rappelleront quels respects te sont dus ;
Mais il fitut te montrer, ou nous sommes perdus! »
Pendant que le vieillard parle d'une voix grave, Mahomet deux sourit toujours à son esclave, Qui, prise d'un pudique et charmant embarras. Contre lui s'est glissée et le tient dans ses bras, L'effroi dans ses beaux yeux de pervenches fleuries. Et meurtrissant sa gorge aux rudes broderies Du caftan de drap d'or où brillent des rubis.
« Je rendrai ces mutins doux comme des brebis.