‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 44 sur 141 · RÉCITS É P I Q^U F S · texte numérisé non relu

RÉCITS É P I Q^U F S

Dit le sultan. Je sais à quel point sont sincères Le respect et l'amour de mes vieux janissaires. Je boudais, voilà tout. . . On veut me voir. . . C'est bien. »

Puis, faisant signe à Djeni, l'eunuque nubien Qui goûte à tous ses plats et qui lèche la pierre Sur laquelle on étend son tapis de prière, Et déliant, avec un doux geste d'amant, Les bras qui le tenaient dans leur enlacement. Il dit tout bas deux mots au nègre qui se penche ; Et, suivi de son vieux vizir à barbe blanche. Sans que par sa hautaine et sombre majesté Le murmure lointain paraisse être écouté. Allant droit au danger et certain d'y suffire, Il descend le superbe escalier de porphyre Sur la rampe duquel sont sculptés des dragons.

Clameurs. La lourde porte a roulé sur ses gonds; Et, dans la brume d'or d'un grand soleil oblique, Apparaît brusquement, sur la place publique, Le flot bariolé des fez et des turbans ; Et cette multitude aux milliers d'yeux flambants Salue en un seul cri de ses bouches sans nombre Le sultan radieux debout sous l'arche sombre.

Khalil, le vieux vizir, le suit à pas discrets; Et Djem, l'eunuque noir, quelques instants après, .Survient, et derrière eux, dans une morne pose, Il se place, cachant dans un sac quelque chose.

Au seuil de son palais, le sultan fait trois pas; Et, sur le peuple vil qui grouille et hurle en bas, Avec unt de mépris son regard se promène Qm'îI force à reculer cette marée humaine.

«Que voulez-vous? » dit-il d'un ton terrible et bref.

Mais les séditieux, à la voix de leur chef. Sentent s'évanouir toute leur insolence.

Il s'écoule un moment de très profond silence; Puis, de sa sombre voix qui tremble de courroux, 1^ padischah demande cncor :

u Qpc voulez-vous? «

Alors un vieux soldat, un héros d'aventure,

Qui portait trois poignards passés dans sa ceinture, Un vétéran du temps de Bayézid-Pacha, Sortit des premiers rangs du peuple; il s'approcha Du sultan, et, levant sa face balafrée :

« Commandeur des croyants, dit-il, tête sacrée, Nous t'appartenons tous à jamais, âme et chair. Nous ne demandons rien, on nous paie assez cher, Et mourir pour ta gloire est tout ce qu'on espère. Mais permets au plus vieux des soldats de ton père, Qui, sous lui, combattit avec quelque valeur Scander-beg, Hunyade et Drakul l'enipaleur. De te faire écouter la vérité sévère.

Commandeur des croyants, on t'aime, on te révère ; Et, si tu vois ici tout ce peuple irrité. C'est que dans la mollesse et dans la volupté On prétend que tu vis, esclave d'une femme. Hautesse, prouve-nous que ce bruit te difflime. Monte à cheval, reprends le belliqueux harnais, Montre à tes vieux faucons le Grec ou l'Albanais ; Ils te l'apporteront, expirant, dans leurs serres ! Et je te parle ici pour tous tes janissaires. Aussi vrai que je suis musulman et hadji !

— Ce pavé de ton sang serait déjà rougi

Si tu n'avais au front ta belle cicatrice.

Cria Mahomet deux. Donc on croit qu'un caprice

Aurait un tel pouvoir sur le fils d'Amurat !

Tu penses qu'un baiser de femme, peuple ingrat,

A (iiit fondre l'orgueil de ce cœur intrépide!

Vous avez pu le croire aussi, troupe stupidc !

Vous avez cru, soldats vantards et querelleurs.

Qu'on domptait le lion avec un frein de fleurs!

Eh bien! vous allez voir la marque de sa griffe.

Vous osez m'accuser, moi, sultan, moi, khalife.

Moi, la forme terrestre et visible d'Allah!

Fils de chiens, ma réponse est prête... La voilà! »

Et quand il eut ainsi parlé d'une voix niûle, Mahomet deux plongea sa main royale et pAlc Au sac de cuir que Djem à genoux lui tendit; l'uis il en arracha brusquement et brandit. Aux regards stupéfaits de la foule attroupée. Une tfitc saignante et fraîclicmcnt gouiu'i.'.

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