‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 45 sur 141 · LA TETH DE LA SULTANE · texte numérisé non relu

LA TETH DE LA SULTANE

Celle de la sultane aux yeux couleur de ciel, Que dans son sac immonde et pestilentiel Venait d'apporter là, toute chaude, l'eunuque.

Tranchée atrocement de la gorge à la nuque, Sous le désordre noir des longs cheveux sanglants Où Mahomet crispait alors ses beaux doigts blancs, La tête lamentable et presque encor vivante, Les dents à nu, les yeux dilatés d'épouvante, Oscillait dans la main ferme qui la tenait Et sur le marbre pur lugubrement saignait; Et la foule un moment resta comme étouffée Par l'horreur, en voyant ce monstrueux trophée D'où dégouttait sans cesse un gros flocon vermeil.

Soudain, le vieux témoin des crimes, le soleil, Qui se couchait alors dans sa majesté lente, A son tour ruissela d'une pourpre sanglante. D'un sinistre reflet de meurtre il éclaira Tout l'horizon, jusqu'à la mer de Marmara. L'astre sembla pleurer du sang, comme un visage ; Et, tout à coup, l'immense et lointain paysage. Le cirque des coteaux ombragés de forêts, Le port rempli de mâts confus, les minarets D'où les grckes d'Allah sont, la nuit, invoquées, Les coupoles de plomb des massives mosquées.

Les marchés, les quartiers de bruit et de travail.

Et le sultan debout au seuil de son sérail

Où l'étendard aux crins de cheval flotte et bouge.

Et la foule, et le ciel, et la mer, tout fut rouge

Et parut exprimer le présage hideux

Des flots de sang qu'allait verser Mahomet deux !

Mais, sans voir l'effrayant symbole sur la ville,

Déjà la populace abjecte, lâche et vile.

D'un cri d'enthousiasme et d'amour acclamait

Ce prince devenu bourreau, ce Mahomet,

Qui la conviait toute à cette horrible fête.

Criant : «Allah!» criant le saint nom du Prophète.

Les soldats, prosternés aux pieds de leur sultan,

Couvraient d'ardents baisers la bas de son caftan

Et vers son front levaient des regards pleins d'ivresse ;

Et, lorsque de leur rude et sauvage caresse,

Dédaigneux, il voulut enfin se dégager.

Comme on jette à des chiens leur charogne à ronger,

Mahomet deux lança la tête échevelée,

Bien loin, au beau milieu de la foule affolée

Qui la reçut avec un râle de plaisir;

Puis, joyeux et montrant du geste à son vizir

Ce peuple qu'enivraient son crime et sa présence :

« Et maintenant, dit-il, ils me prendront Byzance ! »

DUEL VE T{c4FFIC^ÉS

f\N S le flot des manants qui devant eux s'entr'ouvre, Deux raffinés, allant par le Pont Neuf au Louvre, Causent joyeusement, bras dessus, bras dessous.

Ils sont, en vérité, charmants, les jeunes fous! L'ombre que sur leurs yeux jette le feutre à plume Fait briller leurs regards que la vaillance allume, Et leur rire amical est encor belliqueux. Ils ont vingt ans, et nul ne sait aussi bien qu'eux Du bout d'un gant de daim friser une moustache Et comment une cape espagnole s'attache. L'un est bon fauconnier, et l'autre bon veneur ; Et ce sont vraiment là deux raffinés d'honneur. Depuis leurs longs cheveux fleurant les bergamotes Jusqu'à leurs petits pieds chaussés de fines bottes Dont un flot de dentelle emplit les entonnoirs.

Et le brun auxyeux bleus dit au blond aux yeux noirs :

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