‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 53 sur 141 · LE FILS DE L EMPEREUR · texte numérisé non relu

LE FILS DE L EMPEREUR

Jeune aiglon se sentant vaguement prisonnier, Quand, dans un carrefour désert, un jardinier, Grand vieillard aux traits durs, à la moustache grise, Prit par le bras l'enfant tout troublé de surprise ; Puis, écartant sa v^ste et montrant sur son cœur Un ruban rouge auquel pendait la croix d'honneur. Cet homme, apparemment un des vieux de la vieille Que Bonaparte aimait à tirer par l'oreille. Lui cria :

«Monseigneur, connaissez-vous cela?... »

Le duc fondit en pL'urs; miis, depuis ce temps-là. Avec le froid chagrin d'un cœur qui désespère, Tous les jours, à toute heure, il pensait à son père. En cachette, le soir, l'enfant impérial, Lisant les Bulletins et le Mémorial, Évoquait les combats fameux, la Grande Armje, Les aigles scintillant dans la rouge fumée. Et, dominant de loin la guerre et son horreur, Là-bas, sur le coteau, son père, l'Empereur, Dans un ciel triomphal où plane une Bellone ; Et, la nuit, il voyait en rêve la Colonne !

Il en mourait !

Un jour que cette obsession Le torturait avec plus d'obstination,

Pour dompter à tout prix sa pensée orageuse.

Le duc se fit seller une bête ombrageuse,

Un barbe très rétif que nul n'osait monter.

Hors de Vienne, il le fit galoper et trotter.

Et sur les grands ch;;mins alors couverts dd njigj

Il plia l'animal aux travaux du manège.

Tout le jour il courut ainsi. Le cavalier,

A force de fatigue, enfin put oublier

Le glorieux souci dont son âme était pleine.

Mais, s'étant arrêté, le soir, dans une plaine.

Au mo.nent où le froid soleil de la saison

Tombait, rouge et brumeux, derrière l'horizo i,

Il ne reconnut pas le morne paysage.

Il s'était égaré. Lui soufflant au visage.

Un âpre vent du nord le faisait frissonner;

Et le duc de Reichstadt voulut s'en retourner.

Car il se sentait mal et grelottait la fièvre.

Une femme passa, conduisant une chèvre.

« Où suis-je? lui dit-il. J'ai perdu mon chemin. »

Alors la paysanne indiqua de la main Un clocher de village à l'ancien roi de Rome ; Et, tout en souriant à l'élégant jeune homme. Elle jeta ces mots, sans plus s'en soucier :

« Vous êtes à Wagram, mon petit officier. »

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LE ^c4UF1{c4GÈ

A Constant CoQuiiLiN

EVANT le cabaret qui domine la rade, Maître Jean Goëllo, le rude camarade, Le vieux gabier manchot du bras droit, le marin Qu'un boulet amputa le jour de Navarin, La pipe aux dents, buvant son grog par intervalles, Conte, les soirs d'été, ses histoires navales Aux pilotins du port attablas avec lui.

«Oui, mes enfants, voilà soixante ans aujourd'hui. Leur dit-il, que je suis entré dans la marine Bt que j'ai pris la mer sur la Bdk-Uonoiinc,

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