‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 54 sur 141 · LE NAUFRAGÉ · texte numérisé non relu

LE NAUFRAGÉ

Un trois-mâts, creintc, pourri, tout au plus bon A brûler, qui faisait voile pour le Gabon, Avec le vent arrière et la brise bien faite. J'avais grandi, pieds nus, à pêcher la crevette Avec un vieux, — mon oncle, à ce qu'on prétendait, — Qui rentrait tous les soirs ivre et qui me battait. Tout enfant, j'ai beaucoup pâti, je puis le dire; Mais, une fois à bord, ce fut encor bien pire, Et c'est là que j'appris à souffrir sans crier. Primo : notre navire était un négrier.

Et, dès qu'on fut au large, on ne tint plus secrète L'intention d'aller là-bas faire la traite. Le capitaine était toujours rond comme un œuf Et menait l'équipage à coups de nerf de bœuf. Tous retombaient sur moi ; — la chose est naturelle, Un mousse ! — Je vivais au milieu d'une grêle De coups ; à chaque pas sur le pont, je tremblais Et je levais le bras pour parer les soufflets. Ah! nul n'avait pitié de moi. C'était bien rude; Mais dans les temps d'alors, on avait l'habitude D'assommer un enfant pour en faire un marin; Et je ne pleurais plus tant j'avais de chagrin. Enfin j'aurais fini par crever de misère, Quand je fus consolé par un ami sincère. Dieu — nousy croyons tous ; en mer, il le faut bien ! — Chez ces hommes méchants avait mis un bon chien. Traité comme moi-même, il vivait dans les transes. Et nous fûmes bientôt de vieilles connaissances. C'était un terre-neuve, et Black était son nom ; Noir, avec des yeux d'or ; et ce doux compagnon Dès lors ne me quitta guère plus que mon ombre. Et par les belles nuits aux étoiles sans nombre, Quand il ne restait plus que les hommes de quart, Accroupi sur le pont avec Black à l'écart. Dans un recoin formé d'une demi-douzaine De ballots arrimés près du mât de misaine, Et mes deux bras passés au cou du brave chien. Je déchargeais mon cœur en pleurant près du sien. Oui, je pleurais, bercé par le bateau qui tangue, Tandis qu'il me léchait avec sa grosse langue.

Mon pauvre Black ! Allez ! je songe à lui souvent.

Nous aviotis eu d'abord bonne mer et bon vent ; Mais, un jour qu'il faisait une chaleur atroce. Notre vieux capitaine — une bête féroce. C'est vrai, mais bon marin, on ne peut le nier ! — Fit une étrange moue et dit au timonier :

« Vois donc ce grain là-bas... La drôle de visite!... »

L'autre répond :

« Il est bien noir et vient bien vite !

— Holà ! hé! tu vas voir comment je le reçois... Haie bas le clin-foc!... Serre le catacois ! »

Bah ! c'était la tempête ; et toujours trop de toile ! On serre les huniers, on cargue la grand'voile; Enfin le loup de mer prend ses précautions. Mais le navire était trop vieux, et nous dansions. Mes enfants, que le diable en aurait pris les armes. On travaillait, malgré l'orage et ses vacarmes ; Mais quand on eut de l'eau plein la cale, il fallut S'occuper promptement des moyens de salut. Harassés, aveuglés, trempés comme une soupe. Pour la mettre à la mer nous parions la chaloupe, Quand tout à coup, et sans nous demander conseil. Voilà le pont qui crève avec un bruit pareil Au fracas d'un vaisseau qui lâche sa bordée. Nous coulions.

On ne peut pas se flxire une idée De l'émoi que vous cause un de ces plongeons-là.

Moi, pendant la minute où le bateau coula

En tournant sur lui-même avec un air stupide,

Je revis mon passé dans un éclair rapide ;

Oui, tout, notre vieux port, ses mâts et son clocher,

Et la plage où j'allais, pieds nus, sur le rocher,

Et le sable semé de méduses vermeilles...

Brusquement, l'eau m'emplit la bouche et les oreilles.

RECITS ÉPIQ UES

Je n'aurais pas été longtemps à patauger Et j'allais m'engloutit, ne sachant pas nager, Lorsque Black me saisit au collet par la gueule. Justement la chaloupe avait surnagé seule ; Elle était près de nous; le chien, d'un brave effort, Me pousse jusque-là; j'en empoigne le bord Et je saute dedans avec la bonne bête ! Quant à notre trois-mâts, l'effroyable tempête îs'en avait épargné que le mousse et son chien, Dans ce canot sans mâts, sans avirons, sans rien !

Quoique gamin, j'avais le cœur plein de courage ;

Mais, deux heures après, quand se calma l'orage,

Je compris, en songeant à mon sort froidement.

Qu'à moins de rencontrer en mer un bâtiment.

Je ne par\-iendrais pas à regagner la terre.

J'étais seul sur le vaste océan solitaire.

Et nous n'étions sauvés de la noyade enfin.

Mon pauvre Black et moi, que pour mourir de faim !

Pas un biscuit, pas un bidon dans la cambuse,

Gîmme sur le fameux radeau de la Méduse!...

Mais abrégeons. Les bons récits sont les plus courts.

Pendant trois longues nuits et pendant trois longs jours

Notre canot flotta, balancé par la lame.

La faim grondante au ventre et l'angoisse dans l'âme,

Et perdant chaque jour l'espoir du lendemain.

Assis près de mon chien qui me léchait la main,

Sous le soleil torride ou sous la froide étoile,

J'attendis donc, sans voir apparaître une voile

A l'horizon fermant sur moi son cercle bleu.

Donc, le troisième jour, j'avais la gorge en feu Et b fièvre, lorsque tout à coup je remarque Qpc Black se rencognait dans un coin de la barque, Qm'iI avait l'air tout chose, et que son ccil si bon, D'ordinaire, et s\ doux, luisait comme un charbon.

« AUons, mon vieux, lui di$«)e, ici ! Qu'un te caresse I »

Pa» du tout. Il me bncc un regard de détresse. Je m'avance; il recule et gronde entre ses dent<. Tcmni toujours (txét sur mot k» yeux ardents,

Et veut happer ma main, que, d'instinct, je retire.

Et je me demandais: «Qu'est-ce que ça veut dire ? »

Lorsque avec le frisson de la petite mort,

Je vois Black qui saisit le bordagc et le mord,

En laissant sur le bois couler un flot de bave.

Et je devinai tout!... Sur notre atroce épave,

Le chien, pas plus que moi, n'avait bu ni mangé!

Et voilà maintenant qu'il était enragé !

Oui, celui qui m'avait sauvé du grand naufrage,

Mon chien, mon matelot, mon frère, avait la rage !

Avez-vous bien compris? Voyez-vous le tableau?

Cette barque perdue entre le ciel et l'eau.

Et, dedans, cet enfant, seul devant cette bête,

Avec le grand soleil tropical sur la tête.

Blanc de peur et tapi dans un coin du bateau.

Je cherchai dans ma poche et j'ouvris mon couteau, Qir, machinalement, chacun défend sa vie. Il était temps. Cédant à son horrible envie, L'animal furieux sur moi s'était jeté.

D'un brusque mouvement du corps je l'évitai. Je le pris par la nuque, et, le sentant se tordre Et tâcher de tourner la tête pour me mordre. Je pus le terrasser enfin sous mon genou ; Puis, tandis qu'il roulait ses pauvres yeux de fou, l:t que sous moi ses flancs ronflaient comme une forge. Je lui plongeai trois fois mon couteau dans la gorge... J'avais tué mon seul et mon premier ami!

(^onuuent je fus trouvé plus tard, mort à demi, lù tout couvert du sang que vomit le cadavre. Par les hommes d'un brick qui retournait au Havre, Qu'importe?

Depuis lors, j'ai bien souvent lue.

J:n guerre, n'est-ce pas? on s'est habitué. Je fus du peloton, un jour, à la Barbade, Qui devait fusiller mon meilleur camarade; ]'à cela ne m'a pas doimé le cauchemar. Sous le contre-amiral Magon, à Trafalgar, Ma hache a bien coupé, pend.uii les abordages,

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