LA VEILLÉE
Irène, tous les jours, à l'heure où le piéton Descendait, sac au dos, la route du canton, Le regardait venir, assise à la fenêtre ; Et lorsqu'il s'éloignait sans déposer la lettre. Elle étouffiiit un long sanglot; et c'était tout.
Le vicomte écrivait; et jusqu'au milieu d'août, Irène n'eut pas l'âme encor trop alarmée. Enfin il fut bloqué dans Metz avec l'armée ; Et sachant seulement d'un fuyard de là-bas Qu'il n'avait point péri dans les premiers combats, Irène, devant tous domptant ses pleurs rebelles, Eut le courage alors de vivre sans nouvelles. On la vit devenir plus pieuse qu'avant ; Elle passait sa vie à l'église ; et souvent Elle allait visiter les pauvres du village. Parlant plus longuement et donnant davantage A ceux dont les enfants par la guerre étaient prij. C'était le temps affreux du siège de Paris ; Gagnant toute la France ainsi qu'une gangrène. L'invasion touchait presque au château d'Irène ; Des uhlans fourrageaient dans le pays voisin. Le curé de l'endroit et le vieux médecin Avaient beau, chaque soir, au foyer de famille, Ne parler que de mort devant la jeune fille. Elle n'avait au cœur aucun pressentiment.
— Roger était à Metz avec son régiment ; A sa dernière lettre il était sans blessure; Il vivait, il devait vivre; elle en était sûre.
— Et, forte de l'espoir des fidèles amours,
Le chapelet aux doigts, elle attendait toujours.
N matin, elle fut en sursaut réveillée. Là-bas, au bout du parc, sous l'épaisse feuillée, Des coups de feu pressés annonçaient l'ennemi. La noble enfant rougit d'abord d'avoir frémi ;
Elle voulait, ainsi que Roger, être brave. Comme s'il ne se fût rien passé de plus (^rave. Calme, elle s'habilla, puis, ayant achevé Sa prière du jour sans omettre un Avr, Descendit au salon, le sourire à la bouche.
Ce n'était presque rien, une simple escarmouche. Des soldats bavarois, venus en éclaireurs Et brusquement surpris par quelques francs-tireurs, S'enfuN-aient. Tout, au loin, rentrait dans le silence.
« Il faudrait établir, dit-elle, une ambulance. »
En effet, on avait justement ramassé
Sur le lieu du combat un officier blessé.
Un Bavarois, le cou traversé d'une balle;
Et quand on apporta ce grand jeune homme pâle.
Les yeux clos, et saignant sur un vieux matelas.
Sans trembler d'un frisson, sans pousser un hélas,
Irène le fit mettre avec sollicitude
Dans la chambre où Roger demeurait d'habitude,
Quand, pour faire sa cour, il venait au château.
Elle porta dehors la veste et le manteau
Tout noirs de sang, pendant qu'on couchait le malade,
Gronda le vieux valet qui prenait l'air maussade
Et qui ne montrait pas assez d'empressement.
Et, quand le docteur fit le premier pansement.
L'assista de ses mains ainsi qu'une sœur grise.
Enfin quand, le regard tout rempli de surprise
Et de reconnaissance heureuse, le blessé
Se fut parmi les doux oreillers affaissé,
Elle s'assit devant cette tête assoupie,
Demanda du vieux linge et fit de la charpie.
— C'était ainsi qu'Irène entendait le devoir.
Le soir du môme jour, le docteur vint revoir Son malade, et, faisant étrangement la moue, 11 dit entre ses dents :
« Oui ! le sang à la joue, Le pouls trop vif... Allons! une mauvaise nuit..; La fièvre, k délire et tout ce qui s'ensuit !
RÉCITS ÉPIQ^UES
— Mourra-t-il? dit Irène, un frisson sur la lèvre.
— Qui sait? Je vais tâcher de couper cette fièvre. Cette formule-ci souvent a du succès.
Mais il faut que quelqu'un obser\'e les accès, Le veille jusqu'au jour et le soigne avec zèle.
— Je suis prête, docteur.
— Non pas, mademoiselle.
L'un de vos gens peut bien...
— Non, docteur, car Roger Peut-être est prisonnier, malade, à l'étranger. S'il lui fallait les soins que ce blessé demande. Je voudrais qu'il les eût des mains d'une Allemande.
— Soit! dit le vieux docteur en lui tendant la main. Vous allez donc veiller ici jusqu'à demain.
Il suffit d'un accès de fièvre pour qu'il meure ; Donnez la potion de quart d'heure en quart d'heure. Au jour je reviendrai pour juger de l'efiet. »
Puis il partit, laissant Irène à ce chevet.
Lli. 1.E cuit la, depuis une minute à peine, Lori*juc le Bavarois, se tournant vers Irène, Et sur la jeune fille ouvrant l'œil à demi :
« G: médecin, dit-il, me croyait endormi; ''m tout entendu. Merci, mademoiselle, Ju fond du cœur, moins pour moi que pour celle
A qui vous me rendrez et qui m'attend là-bas I »
l'HIv lui réfi^iiidil
« Ne vous agitez pas.
Dormez. C'est du repos que dépend votre vie.
— Non, reprit-il, il faut d'abord que je confie Le secret que j'ai là; car la mort peut venir. J'ai fait une promesse et je veux la tenir.
— Parlez donc, dit Irène, et soulagez votre ànie.
— La guerre... Non, la guerre est une chose infâme ! C'était le mois dernier, sous Metz... J'eus le malheur De tuer un Français... »
Pour cacher sa pâleur, Irène de la lampe abaissa la lumière.
Il reprit :
« Nous allions surprendre une chaumière Où les vôtres s'étaient fortifiés. Ce fut Comme font les chasseurs quand ils vont à l'affût. Vers le poste français, par une nuit très sombre, L'arme prête, muets, nous nous glissons en nombre. Le long de peupliers disposés en rideaux. J'enfonce, le premier, mon sabre dans le dos Du soldat qui faisait sentinelle à la porte; Il tombe sans avoir même crié main-forte; Nous prenons la masure, et tout est massacré ! »
Irène se cacha les yeux.
« Tout elV.ué Du combat, je sortais de ce lieu de carnage. Quand la lune soudain déchirant un nuage Me fit voir, éclairé de son pâle reflet, Un soldat se tordant par terre et qui râlait, Le soldat que mou sabre avait percé, le même! Me sentant pris pour lui d'une pitié suprême, Je me mis à genoux, voulant le secourir: Mais il me dit : « Il est trop tard... Je vais mourir... Vous êtes officier... gentilhonmie, peut-être!... — Oui. Que puis-je pour vous? — Seulement me proineltro De renvoyer ceci, dit-il en saisissant
LA VE ILLEE
Un médaillon caché dans sa poitrine en sang,
A... » Mais son dernier souffle emporta sa pensée;
Le nom de son amante ou de sa fiancée
Par le pauvre Français ne fut pas achevé.
En voyant un blason sur le bijou gravé,
Je l'emportai, gardant pour plus tard l'espérance
De découvrir parmi la noblesse de France
La femme à qui revient ce legs du soldat mort.
Le voici, gardez-le ; mais jurez-moi d'abord,
Si la mort ne doit pas ici me faire grâce,
Que vous accomplirez ce devoir à ma place. »
Et sur le médaillon offert par l'étranger
Irène reconnut le blason de Roger.
Alors, le cœur tordu d'une douleur mortelle :
« Je le jure, monsieur. Dormez en pai.x! » dit-elle.
E blessé, soulagé d'avoir fait cet aveu, S'est assoupi. Le sein palpitant, l'œil en feu, Irène près de lui reste debout, sans larmes.
Oui, son amant est mort. Ce sont bien là ses armes, C'est bien là son blason aussi fameux qu'ancien, Et le sang qui noircit ce bijou, c'est le sien! Ce n'est pas d'une mort héroïque et guerrière Qu'a succombé Roger, mais frappé par derrière, Sans pouvoir appeler ses amis, sans crier; Et cet homme qui dort là, c'est son meurtrier! C'est bien son meurtrier; il s'est vanté de l'être. D'avoir frappé Roger dans le dos, comme un traître; Et maintenant il dort son lourd sommeil épais. Et c'est à lui qu'Irène a dit : « Dormez en pai.\ ! » Et, comme une suprême et cruelle ironie, Elle doit de ce front écarter l'agonie.
Rester à ce chevet jusqu'au soleil levant. Comme une bonne mère auprès de son enfant ; Elle doit lui verser de quart d'heure en quart d'heure Le remède prescrit pour empêcher qu'il meure ; Cet homme y compte bien ; il repose, abrité Sous le toit protecteur de l'hospitalité ; Le flacon qui contient sa vie est sur la table ; Il attend!... N'est-ce pas que c'est épouvantable?
Quoi ! lorsqu'elle se sent lentement envahir
Par tout ce que contient d'affreux le mot : haïr ;
Lorsque gronde en son sein la colère terrible
Qui dirige le bras de Jahel, dans la Bible,
Quand elle cloue au sol le front de Sisara,
Cet Allemand maudit, elle le sauvera!
Allons donc ! On n'est pas à ce point généreuse !
Quand elle cède presque à la pensée affreuse,
A l'atroce désir de tirer du fourreau
Le sabre avec lequel a frappé ce bourreau
Et dont brille en un coin le lourd pommeau de cuivre.
Pour obéir aux vains préjugés et pour suivre
On ne sait quel devoir et quel respect humain.
Elle-même mettra dans cette horrible main
Par qui toute sa joie ici-bas fut ravie,
Le repos, le sommeil, la guérison, la vie !
Jamais ! Cette fiole, elle va la briser.
Mais non, c'est inutile. Elle n'a qu'à laisser
S'accomplir le destin ; pour servir sa vengeance,
Il semble qu'avec elle il soit d'intelligence :
Ce malade, elle n'a qu'à le laisser mourir...
Oui, le remède est là qui pourrait le guérir.
Mais ne peut-elle pas s'être, une heure, endormie ?
Puis elle fond en pleurs et s'écrie : « Infamie 1 »
Et la lutte durait encor, quand l'Allemand,
Tiré de son sommeil par un gémissement,
S'agita dans un rêve, et, fiévreux, dit : « A boire ! »
Irène alors leva vers le vieux Christ d'ivoire Suspendu sur le mur, à la tête du lit, Un sublime regard de martyre, et pâlit,
3oS
RÉCITS ÉPIQ^UES
Puis, l'œil toujours fixé sur le Dieu du Cilvaire, Versa le contenu du flacon dans un verre, Et délicatement fit boire le blessé.
Seigneur, vous avez vu, seul, ce qui s'est passé Au che\'et de ce lit, dans ces heures funèbres. Lorsque l'Esprit du mal parla dans ces ténèbres, Vous qui fûtes conduit au désert par Satan Et n'avez qu'à la fin pu lui dire : « Va-t'en ! » Vous pardonniez, Seigneur, à cette âme tentée. Lorsque l'épreuve enfin fut par elle acceptée. Vous seul étiez témoin et vous seul approuviez ! Vous souvenant alors du Mont des Oliviers, Où, frémissant devant l'approche du supplice. Vous disiez : o O mon père, éloignez ce calice ! »
Vous avez eu pitié de ce cœur trop puni. Seigneur, et je suis sûr que vous avez béni !
Aïs quand le médecin, qui revint vers l'aurore, La vit près du blessé, le faisant boire encore Et soutenant le verre avec ses doigts tremblants. Il s'aperçut qu'Irène avait les cheveux blancs.
L'EXILÉE
De douces fleurs... mouillées des larmes du sincère amour. Shakespeare. — Haiiilet.
De mes grands chagrins je fais de petites chansons. Henri Heine. — Inlennezzo.
Jl-« N F A N T blonde aux doux yeux, ô rose de Norvège, Qu'un jour j'ai rencontrée aux bords du bleu Léman, Cygne pur émigré de ton climat de neige !
Je t'ai vue et je t'aime ainsi qu'en un roman, Je t'aime et suis heureux comme si quelque fée Venait de me toucher avec un talisman.
Quand tu parus, naïve et d'or vivant coiffée, J'ai senti qu'un espoir sublime et surhumain Soudain m'enveloppait de sa chaude bouffée.