LE FILS VES ^\3ÎU\ES
A Léopold Flaaieng
A ou s les ducs morts sont là, gloire d'acîer vôtuf Depuis Othon le Saint jusqu'à Job le Bancal ; Et devant eux, riant son rire musical, L'enfant à soulever des armes s'évertue.
Chaque armure, où l'aïeul se survit en statue Sous la frère couronne et le cimier ducal. Joyeuse, reconnaît d'un regard amical Sa race qui déjà joue avec ce qui tue.
Plongé dans un fauteuil de cuir rouge, gaufré De fleurs d'or, l'écuyer, grand vieillard balafré, Feuillette un très ancien traité de balistique;
Et les vieux casques ont des sourires humains. Cependant qu'au milieu de la chambre gothique L'enfant chevauch;: sur une épée à deux mains.
LPS oAlECir.S
A Madame Judith M e n d é s
la tin de juillet les villages sont vides. Depuis longtemps déjà des nuages livides, Menayun d'un prochain orage à l'occident, Ginscillaient la récolte au laboureur prudent. Donc voici la njoisson, et bientôt la vendange : On aiguise les faux, on prépare la grange, Ht tous les paysans, dès l'aube rassemblés, Joyeux, vont à la fête opulente des blés. Or, pendant tout ce temps de travail, les aïeules. Au village, devant les portes, restent seules, Se cluuflant au soleil et branlant le menton, Calmes, et les deux mains jointes sur leur KUuu, Car le» travaux des champs leur ont courbé la taille. Avec leur long fichu peint de queK]ue bataille, Leur jupe de futaine et leur grand boimet blanc, VJ\v% restent ain^i tout le jour sur un banc, Meureuws, sans {hmikt iK'Ut-ètre et sans rien dire, Adretsani un béat et mystique sourire
LES Al EULES
Au clair soleil, qui dore au loin le vieux clocher
Et mûrit les épis que leurs fils vont faucher.
Ah ! c'est la saison douce et chère aux bonnes vieilles !
Les histoires autour du feu, les longues veilles
Ne leur conviennent plus. Leur vieux mari, l'aïeul,
Est mort ; et, quand on est très vieux, on est tout seul .
La fille est au lavoir, le gendre est à sa vigne.
C'est triste, et cependant encore on se résigne.
S'il fait un beau soleil aux rayons réchauffants.
Elles aimaient naguère à bercer les enfants.
Le cœur des vieilles gens, surtout à la campagne.
Bat lentement et très volontiers s'accompagne
Du mouvement rhythmique et calme des berceaux.
Mais les petits sont grands aujourd'hui ; ces oiseaux
Ont pris leur vol; ils n'ont plus besoin de défense;
Et voici que les vieux, dans leur seconde enfance,
N'ont même plus, hélas! ce suprême jouet.
Elles pourraient encor bien tourner le rouet ;
Mais sur leurs yeux pâlis le temps a mis son voile ;
Leurs maigres doigts sont las de filer de la toile ;
Car de ces mêmes mains, que le temps fait pâlir.
Elles ont déjà dû souvent ensevelir
Des chers défunts la froide et lugubre dépouille
Avec ce même lin filé par leur quenouille.
Mais ni la pauvreté constante, ni la mort Des troupeaux, ni le fils aîné tombant au sort.
Ni la famine après les mauvaises récoltes.
Ni les travaux subis sans cris et sans révoltes.
Ni la fille, servante au loin, qui n'écrit pas,
Ni les mille tourments qui font pleurer tout bas.
En cachette, la nuit, les craintives aïeules.
Ni la foudre du ciel incendiant les meules,
Ni tout ce qui leur parle encore du passé
Dans l'étroit cimetière à l'église adossé.
Où vont jouer les blonds enfants après l'école
Et qui cache, parmi l'herbe et la vigne folle.
Plus d'une croix de bois qu'elles connaissent bien.
Rien n'a troublé leur cœur héroïque et chrétien.
Et maintenant, à l'âge où l'âme se repose,
Elles ne semblent pas désirer autre chose
Que d'aller, en été, s'asseoir, vers le midi.
Sur quelque banc de pierre au soleil attiédi.
Pour regarder d'un œil plein de sereine extase
Les canards bleus et verts caquetant dans la vase.
Entendre la chanson des laveuses, et voir
Les chevaux de labour descendre à l'abreuvoir.
Leur sourire d'enfant et leur front blanc qui tremble
Rayonnent de bien-être et de candeur : il semble
Qu'elles ne songent plus à leurs chagrins passés,
Qu'elles pardonnent tout, et que c'est bien assez
Pour elles que d'avoir, dans leurs vieilles années.
Les peines d'autrefois étant bien terminées.
Et pour donner la joie à leurs quatre-vingts ans,
Le grand soleil, ce vieil ami des paysans.
LE JUSTICIER
A Théodore de Banville
'an mil quatre cent trois, juste un mois après Pâques, Le jour des bienheureux saint Philippe et saint Jacques, Très haut et très puissant Gottlob, dit le Brutal, Baron d'Hildburghausen, comte de Schnepfenthal, Grand bailli d'Elbenau, margrave héréditaire De Schlotemsdorff, seigneur du fleuve et de la terre, Le doyen, le plus vieux des chevaliers saxons, Qui, sur l'armorial, porte les écussons De Ruhn et de Gommern écartelés, l'unique Descendant d'une race altière et tyrannique, Après être allé voir pendre trois paysans Malgré la pluie et ses quatre-vingt-quatorze ans. Vers TAngelus, après souper, presque sans fièvre. Mourut, les bras en croix et l'hostie à la lèvre, V.n son chilicau de Ruhn, sur l'Illbe.
On arbora Le drapeau noir, et tout le pays respira. Cir on était alors dans les guerres civiles : L'ivrogne Wcnccslas avait vendu les villes
LE JUSTICIER
A prix d'or, les seigneurs gouvernaient à leur gré, Et le vieux droit avait dès longtemps émigré. Or il avait été cupide et sanguinaire.
Ce grand vieillard tout pâle et presque centenaire Que le drap dessinait sur son lit de repos. Il avait rétabli tous les anciens impôts ; Et ses hallebardiers, démons de violence, Faisaient payer les gens à coups de bois de lance : Impôt sur la vendange, impôt sur la moisson. Sur le gibier, sur les moulins, sur le poisson ; Impôt même sur ceux qui font pèlerinage; Impôt toujours ; et quand on refusait, carnage ! Le vieux margrave avait des vengeances d'enfer. Vêtu de fer, ganté de fer, masqué de fer. Il arrivait, suivi de ses piquiers avides. Et d'un geste faisait garnir les gibets vides. Les vassaux par le fer, la corde ou le bâton. Mouraient; les jeunes gens prenaient le hoqueton. Mais les vieux ! Tout couverts de haillons et de lèpres, Il leur fallait aller, après l'heure des vêpres. Mendier un pain noir aux portes du couvent; Et sur la grande route on rencontrait souvent Des mendiants douteux montrant d'horribles plaies.
Les bourgeois, enterrant les sous et les monnaies. Avaient d'abord voulu se plaindre. Ils avaient pris Un des leurs, un de ces malcontents à front gris, Qui portent des rouleaux auxquels pend une cire, Et qui font la grimace en disant le mot « Sire, » Pour aller supplier l'archevêque-électeur A Trêves, en secret, et dire avec lenteur Et sans fiel leurs griefs au très saint patriarche. Mais Gottlob, du preud'homme ayant su la démarche, Envoya devant lui deux beaux mulets très lourds Portant ciboires d'or et chapes de velours ; Et l'électeur, du bien de Dieu trop économe. Reçut les dons et fit estraper le preud'homme. Et l'on se tut.
Or la misère redoublait.
Et Gottlob devenait centenaire. Il semblait Qu'on ne dût jamais voir la fin de ce supplice. Les vieilles lui donnaient le diable pour complice;
Et tous désespéraient, et l'on criait merci.
Enfin il était mort; c'était bien sûr. Aussi,
Comme les petits nids des forêts sont en joie
Quand la tempête emporte un vol d'oiseaux de proie,
Le bon peuple à grands cris saluait ce départ
En allumant des feux de nuit sur le rempart.
Comme à Noël, après le temps des pénitences;
Et les manants dansaient en rond sous les potences.
Dans le château fermé, prêtant l'oreille aux bruits
Du lointain apportés par la brise des nuits.
Les soldats, inquiets, veillaient aux meurtrières.
Et près du mort un moine était seul en prières.
Assis dans un fauteuil de cuir, il rêvait, seul.
Observant sur le corps le dessin du linceul
Que rougissaient un cierge à droite, un ciergfe à gauche,
Et comparant ce lit funéraire à l'ébauche
Du marbre qu'on allait tailler pour le tombeau ;
Ou, quand l'air plus glacé ravivait un flambeau
Et détournait ainsi sa vague rêverie.
Il regardait dans l'ombre une tapisserie
Obscure où se tordaient, confus, des cavaliers ;
Ou bien suivait de l'œil l'arête des piliers.
Il était seul. Parfois une flamme hardie
Sur les vitraux étroits reflétait l'incendie.
Et les cris des vassaux en liesse au dehors
Par instants arrivaient moins lointains et plus forts.
Rigide sous le froc et pareil aux flmtômes, Le moine s'était mis à réciter des psaumes Souvent interrompus d'un lent Miserere, Quand soudain il pâlit, et son œil égaré S'emplit d'une épouvante effroyable et niaise ; Ses maigres doigts crispés aux deux bras de sa chaise. Il restait là, dompté, pétrifié, béant.
Le margrave s'était dressé sur son séant, Voilé, blanc, et faisant de grands gestes étranges Pour se débarrasser de ses funèbres langes. Et celui qu'on croyait la pâture des vers Apparut tout à coup vivant, les yeux ouverts. Reconnut d'un regard vague et surpris à peine Le moine, les flambeaux, le crucifix d'ébène. Le bénitier plein d'eau bénite avec son buis. Et dit d'une voix claire :
POEMES DIVERS
« Où suis-je? Je ne puis Dire si je rêvais ou si j'étais mort. Moine, Mes ne\'eux ont-ils pris déjà mon patrimoine Et jeté bas le rouge étendard du beffroi ? Suis-je défunt, ou suis-je encor maître chez moi ? Réponds. Puis, comme j'ai la tête encor troublée. Cherche sur ce dressoir ma coupe ciselée, Et me verse un grand coup de vin.
— En vérité, Dieu puissant! dit le moine, il est ressuscité!
— Ressuscité? J'étais donc mort? Par mes ancêtres,
Je vais faire demain pavoiser mes fenêtres.
Recevoir mes neveux, du haut de mon balcon.
Et leur offrir à tous une chasse au faucon
Quand ils uendront, la larme à l'oeil, pour mes obsèques,
Puis, après un repas comme en font vos évêques,
Les renvoj'er tous gris abominablement. »
Le moine avec deux doigts se signa triplement Sur la poitrine, sur le front et sur la bouche, Se leva, fit un pas vers le vieillard farouche, Et, d'une voix encor palpitante d'émoi, U dit:
«Et maintenant, margrave, écoutez-jnoi .
Tout k l'heure, i genoux près de votre cadavre, Je priais, en songeant que c'est chose qui navre Qpe de voir un vieilbrd, un grand seigneur, partir Sans avoir eu le temps de se bien repentir. Car l'absolution tombant des mains du prêtre Em encore soumise à l'étemel peut-être; Et, sans contrition, VOremus dépêché Ne guérit point i'ulcérc horrible du péché. Ccst pourquoi )e priais avec ferveur dans l'ombre. Nous irhrom dam un siècle inexorable ci sombre, MoofidgiKur, dans un temps très pcr\'ers, où les grandi Da mathetir populaire, hélas ! sont ignorants. Les gens de guerre ont tant piétiné l'Allemagne QmII ne rate pluf rien debout wr b campagne; Le» moiMomieuf» lom lem besogne, et nous n'âurons Bientôt plus de travail que pour les forgeront ;
C'est grand'pitié de voir les blés couches, les seigles
Perdus, et les festins des vautours et des aigles,
Les seuls qui maintenant se nourrissent de chair ;
On mendie à tous les moutiers; le pain est cher;
Les villes ayant faim, les hameaux font comme elles ;
Et les mères n'ont plus de lait dans leurs mamelles.
De cela les puissants n'ont soucis ni remords.
Et moi, qui dois prier ici-bas pour les morts,
Ma prière est surtout pour les grands et les riches :
Car je vois des vassaux en pleurs, des champs en friches
Et des pendus bercés par le vent des forêts.
Car je songe, margrave, aux éternels arrêts,
A la stricte balance où se pèsent les âmes.
Et j'entends le joyeux crépitement des flammes
Qu'attise avec sa fourche énorme le démon. »
Le margrave éclata de rire.
Dit-il. Et tu conclus?
« L^n beau sermon I
— Que si la mort tenace Vous épargne, c'est une effrayante menace. Un avis du Très-Haut, et que votre cercueil Avant longtemps aura franchi le dernier seuil. Et que Dieu vous accorde, en son omnipotence, Gottlob, le juste temps de faire pénitence.
— Tu le vois, dit Gottlob, j'écoute de mon mieux Ton homélie, étant aujourd'hui très joyeux De n'avoir point quatre ais de chêne pour chemise. Ne crois pas cependant qu'elle te soit permise Davantage, et retiens que, si je le voulais, Je te ferais chasser par deux de mes valets Fouaillant derrière toi mes limiers pour te mordre Aux jambes. Maintenant je t'avais donné l'ordre De ni'.Ulcr vilement quérir à boire; va! »
Le moine, qui s'était assis, se releva. Son froc l'enveloppait de grandes lignes blanches ; Ses mains en l'air sortaient, tremblantes, de ses manclies ; Et, sous l'ombre de sa cagoule, son regard S'attachait fixement sur le marquis.
« Vieillard,
LE JUSTICIER
Rcpcns-toi ! cria-t-il. Avant que de descendre Au tombeau, va souiller tes cheveux blancs de cendre, Prends le cilice et prends la robe comme nous, Aux marches des autels use tes vieux genoux, Va chanter les répons et va baiser la pierre Des cloîtres, et, la nuit, couche dans une bière. Le martinet armé de ses pointes de fer Entretenant la plaie ardente sur la chair, Vin pace, l'escalier gluant où l'on trébuche. Le jeûne, le pain noir et l'eau bue à la cruche. Sont doux pour un pécheur qui se repent si tard !
— Holà ! cria Gottlob, ridicule bâtard. Sache d'abord qu'il n'est qu'un vêtement qui m'aille : C'est mon habit de fer qu'on forgea maille à maille, Ht que n'ont pu trouer les princes et les rois. Quand j'étais lieutenant du duc Rodolphe trois Et sergent de combat du bon empereur Charles, Moi, Gottlob, haut seigneur de Ruhn, à qui tu parles. Sache aussi que tous ceux qui portent de grands noms. Et qui se font broder en or sur leurs pennons Des mots latins parlant de courage et de morgue, Ne savent point hurler des psaumes sous un orgue ; Que leur musique, c'est le bruit des éperons, C'est la note éclatante et fière des clairons, Le frisson des tambours et le joyeux murmure Des estocs martelant le cuivre d'une armure. Sache aussi que je hais les frocards et tous ceux Qui se cachent, poltrons, dans les cloîtres crasseux Et ne lavent leurs mains qu'en prenant l'eau bénite. Ainsi, tais-toi, bon frère, et m'obéis bien vite. »
Le moine vers le lit fit encore deux pas :
« Redoute Dieu qui passe et qui ne revient pas. Margrave, il est encor temps de sauver ton âme. Mais tu fus vil, tu fus cruel, tu fus infâme! 1 u semblés aujourd'hui ne plus te souvenir De tes crimes; mais Dieu, qui les doit tous punir, Se rappelle, et la liste au ciel en est gravée. Au sac de Schnepfenthal qui s'était soulevée, 1 u tuas d'un seul coup, stupide meurtrier.
Un échevin courbé jusqu'à ton étrier; Puis tu le fis couper en morceaux et suspendre Au portail du donjon, qu'alors on pouvait prendre Pour les crochets sanglants de l'étal des tripiers. A la chasse, une fois, tu te chauffas les pieds Dans le ventre béant d'un braconnier. Tes lances Faisaient autour de toi régner de noirs silences ; Mais qui t'aurait suivi, sûrement t'eût rejoint Par le chemin sanglant que menaçaient du poing Les laboureurs avec leurs familles en larmes. Tu fis périr ta sœur enceinte. Tes gens d'armes Pillaient les voyageurs jusque dans les faubourgs ; Et tu fis promener, chevauchant à rebours Des pourceaux, les bourgeois qui refusaient les dîmes. J'en passe. Et quand tu meurs, souillé de tous ces crimes. Et quand le Tout-Puissant, comme surpris de voir Ce monstre et te trouvant pour son enfer trop noir,- Te repousse du pied sur la terre et t'accorde Le temps de lui crier enfin miséricorde. Le ciel par ton orgueil est encore insulté ! Apprends donc maintenant toute la vérité. Ah ! tu n'as pas assez d'un prêtre pour arbitre ! Eh bien, vois cette flamme incendiant la vitre ; Entends ces cris de joie au lointain éclatants. Ecoute, et souviens-toi. Lorsque, depuis longtemps, Un loup, un ours ou quelque autre bête sauvage Exerçait dans nos bois antiques son ravage. Et lorsqu'il est enfin tombé sous les épieux. Le soir, sur les coteaux on allume des feux Autour desquels, grandis par les flammes rougeâtres. Dansent, lourds et joyeux, les chasseurs et les pâtres. Marquis, c'est la coutume en Saxe, n'est-ce pas? Puisqu'on en fait autant le jour de ton trépas. Et qu'on te traite ainsi qu'une bête féroce...
— Silence ! » dit Gottlob avec un rire atroce ;
Et, se levant de ses deux poings sur l'oreiller.
Livide, fou de rage, il se mit à crier :
« Ah ! vous mettez la flamme aux bûches, misérables !
Ah ! vous jetez au leu les pins et les érables
Où je taillais jadis vos poteaux de gibet !
Sans mon réveil, demain peut-être l'on flambait,
Pour l'ébaudisscmcnt de toute la canaille,
ro
POÈMES DIVERS
Avec mes ormes gris, un margrave de paille ! Ah ! vous coupez gaîment, pour les mettre en fagots, Mes vieux chênes rugueux plantés du temps des Goths ! Soit ! Puisque mon bon peuple aime le feu qui flambe. Dès ce soir, casque en tête et lance sur la jambe, J'accours pour voir s'il est joyeux et rayonnant, Le feu qu'on entretient de graisse de manant. Et je veux comparer les flammes et les braises.
— Gottlob, Satan aussi prépare ses fournaises I Songe au feu qui rougeoie aux bouches des volcans ; Marquis, songe aux damnés tordus et suffocants Qui, perdus dans le gouffre et sous les sombres porches. Pour une éternité brûlent comme des torches ; Songe qu'il est un Dieu ; songe que tu mourras,
Et que tous tes gibets, de leur unique bras.
Te montrent le chemin de l'abîme. Margrave,
Songe qu'après ta mort, toi qui fus noble et brave
Et qui poruis une hydre horrible à ton cimier,
Tu seras faible et nu comme un ver de fumier.
Alors, entraîné vers les flammes éternelles
Par les démons, saignant sous l'ongle de leurs ailes,
La cordeaux mains, la fourche aux reins, les fers aux pieds,
Tu raidiras tes vieux membres e"itropiés,
Sans pouvoir fuir ce feu, vers lequel on te penche
Et dont l'ardeur fera flamber ta barbe blanche.
— Soit donc! reprit le vieux margrave. Je te dis. Moine, d'aller offrir tes clés de paradis
A cette populace à chanter occupée,
D dont bientôt, par b gr5ce de mon épéc,
Plut d'un aura besoin d'avoir les cieux conquis.
Pour mon compte, Satan est prince, moi marqui5 .
Et jlrai le rejoindre en égal, car nous sommes
Tous les deux de très bons et très vieux gentilshommes.
Pub je retrouverai U>b«u, dans son enfer,
Mes mcUlcun compagnons de combat, que le fer
Jadis Ciucha parmi les ungUnics temples,
Et nom nott* donnerons des tournois et de\ l^e«
Quant à vous, mes mignons, qui vous réjouissez. Et qui faites des feux de paille, et qui dansez. Je vais donner à tout le monde un peu de joie Et régaler si bien mes chers oiseaux de proie Que, dans cent ans, vos fîls ôteront leur chapeau Quand ils traverseront ronibre de mon tombeau. »
Et Gottlob, haletant d'une horrible folie, Tourna son regard noir vers une panoplie Où s'épanouissaient, comme une fleur de fer Énorme, vingt estocs au reflet dur et clair, Que reliaient entre eux des toiles d'araignée, Puis, s'élançantj car elle était trop éloignée, Mit hors du lit sa jambe horrible de vieillard.
Le moine devant lui s'était dressé, hagard.
« Meurs donc dans ton blasphème et ton impénitence ! » Dit-il ; et d'un seul bond franchissant la distance Qui le sépare encor du vieillard éperdu, Nu-téte, et laissant voir, sous son crâne tondu, Ses yeux creux et brillants comme un foyer de forge. Calme et tragique, il prend le margrave à la gorge ; Et, malgré cette voix qui crie : « A l'assassin ! » Malgré ces cheveux blancs épars sur le coussin, Il l'étrangle, en disant :
" Cette fois-ci, margrave,
Meurs pour de bon. »
Alors, toujours tranquille et grave, Il ramène le drap rejeté sur le mort.
Comme fait une mère à son enfant qui dort, Ramasse un des flambeaux renversé, le rallume. Puis se met à genoux, ainsi qu'il a coutume De faire qu.uul il prie .'i l'ombre du saint lieu,
Jr)illt Ii'N ilcilx in.lills, rt ilit :
"Je me confesse à Dieu , n
Intimités
Intimités
FIN de louer mieux vos charmes endormeurs, Souvenirs que j'adore, hélas! et dont je meurs, J'évoquerai, dans une ineffable ballade, Aux pieds du grand fauteuil d'une reine malade. Un page de douze ans aux traits déjà pâlis, Qui, dans les coussins bleus brodés de fleurs de lys, Soupirera des airs sur une mandoline.
Pour voir, pâle parmi la pâle mousseline, La reine soulever son beau front douloureux. Et surtout pour sentir, trop précoce amoureux. Dans ses lourds cheveux blonds, où le hasard la laisse, Une fiévreuse main jouer avec mollesse.
Il se mourra du mal des enfants trop aimés; Et parfois, regardant par les vitraux fermés
La route qui s'en va, le nuage qui passe, La voile sur le fleuve et l'oiseau dans l'espace, La liberté, l'azur, le lointain, l'horizon, n songera qu'il est heureux dans sa prison. Qu'aux salubres parfums des forêts il préfère La chambre obscure et son étouffante atmosphère. Que ces choses ne lui font rien, qu'il aime mieux Sa mort exquise et lente, et qu'il n'est envieux Que si, par la douleur arrachée à son rêve, La reine sur le coude un moment se soulève Et regarde longtemps de ses yeux assoupis Le lé\Tier qui dort en rond sur le tapis.
^LLE viendra ce soir; elle me l'a promis.
Tout est bien prêt. Je viens d'éloigner mes amis,
De brûler des parfums, d'allumer les bougies
Et de jeter au feu les fades élégies
Que j'ai faites alors qu'elle ne venait pas;
El j'attends. Tout à l'heure elle viendra. Son pas
Retentira, léger comme un pas de gazelle.
Et dvji ce seul bruit me paiera de mon zèle.
Elle entrera, troublée et voilant sa pâleur.
Kous lUMif prendrons les mains, et h douce chaleur
De b chambre fera sentir bon sa toilette
O les premiers baisers ik travers h voilette I
i'est lâchel J'aurais dû me fâcher, j'aurais dû Lui dire ce que c'est qu'un bonheur attendu Si longtemps et qui manque, et qu'une nuit pareille Qu'on passe, l'oeil fixé sur l'horloge, et roreilk Tendue au moindre bruit vague de l'escalier, C'est lâche ! J'aurais dû me faire supplier, Avoir à pardonner la faute qu'on avoue Et boire en un baiser ses larmes sur sa joue. Mais elle avait un air si tranquille et si doux Qu'en la voyant je suis tombé sur les genoux ; Et, me cachant le front dans les plis de sa jupe, J'ai savouré longtemps la douceur d'être dupe. Je n'ai pas exigé de larmes ni d'aveux, Car ses petites mains jouaient dans mes cheveux ; Tandis que ses deux bras m'enlaçaient de leur chaîne D'avance j'absolvais la trahison prochaine. Et, vil esclave heureux de reprendre ses fers. J'ai demandé pardon des maux que j'ai soufferts.
Il faisait presque nuit. La chambre était obscure Nous étions dans ce calme alangui que procure La fatigue, et j'étais assis À ses genoux. Ses yeux cernés, m.iis plus caressants et plus doux,
ISe souvenaient encor de l'extase finie, Et ce regard voilé, long comme une agonie, Me faisait palpiter le cœur à le briser. Le logis était plein d'une odeur de baiser. Ses magnétiques yeux me tenaient sous leurs charmes ; Et je lui pris les mains et les couvris de larmes. Moi qui savais déjà l'aimer jusqu'à la mort, Je vis que je l'aimais bien mieux et bien plus fort, Et que ma passion s'était encore accrue.
Et j'écoutais rouler les fiacres dans la rue
INTIMITÉS
ff
Oa chambre bleue est bien celle que je préfère. Mon bouquet du matin s'y fane, et l'atmosphère Languissante s'empreint de parfums assoupis ; Les longs et fins rideaux, tombant sur le tapis, Attendrissent encor le jour discret et sobre Que leur verse une tiède après-midi d'octobre. Au fond du feu mourant deux fauteuils rapprochés Semblent causer entre eux de nos prochains péchés. Un coussin traîne là sans raison; mais le fourbe S'offrira tout à l'heure au genou qui se courbe.
A plus lente caresse, amie, est la meilleure. N'est-ce pas? Et tu hais l'instant funeste où l'heure Rappelle avec son chant métallique et glacé Qu'il se fait tard, très tard, et qu'il est dépassé
Déjà, le temps moral d'un bain ou d'une messe. Car ce sont les adieux alors et la promesse De revenir. — Et puis nous oublions encor ! Mais l'horloge implacable avec son timbre d'or Recommence. Tu veux te sauver; tu te troubles.
Hélas! et nous devons mettre les baisers doubles.
«Septembre au ciel léger taché de cerfs-volants
Est favorable à la flânerie à pas lents,
Par la rue, en sortant de chez la femme aimée,
Après un tendre adieu dont l'âme est parfumée.
Pour moi, je crois toujours l'aimer mieux et bien plus
Dans ce mois-ci, car c'est l'époque où je lui plus.
L'après-midi, je vais souvent la voir en fraude;
Et, quand j'ai dû quitter la chambre étroite et chaude,
Après avoir promis de bientôt revenir,
Je m'en vais devant moi, distrait. Le Souvenir
Me fait monter au cœur ses effluves heureuses ,
Et de mes vêtements et de mes mains fiévreuses
Sa dégage un arôme exquis et capiteux,
Dont je suis à la fois trop fier et trop honteux
Pour en bien définir la volupté profonde.
— Quelque chose comme une odeur qui serait blonde .
E crépuscule est triste et doux comme un adieu . A l'orient déjà, dans le ciel sombre et bleu Où lentement la nuit qui monte étend ses voiles, Di timides clartés, vagues espoirs d'étoiles,
INTIMITES
Contemplent l'occident clair encore, y cherchant Le rose souvenir d'un beau soleil couchant. Le vent du soir se tait. Nulle feuille ne tremble, Même dans le frisson harmonieux du tremble ; Et l'immobilité se fait dans les roseaux Que l'étang réfléchit au miroir de ses eaux. En un parfum ému chaque fleur s'évapore Pure, et les rossignols ne chantent pas encore.
Pour échanger tout bas nos étemels aveux, Qière, nous choisirons cette heure, si tu veux. Nous prendrons le chemin tournant de la colline. Mon front se penchera vers ton Iront qui s'incline ; Et nos baisers feront des concerts infinis Si doux que les oiseaux, réveillés dans leurs nids, Trouveront la musique, à cette heure, indiscrète, Et se demanderont quelle bergeronnette Ou quel chardonneret est assez débauché Pour faire lamour quand le soleil s'est couché.
l'ari>, en été, les soirs sont étoufiants. Et ntoi, noir promeneur qu'évitent les enfants, Qmî fuis b j<nc et ùùs, en flânant, bien des lieues, Je m'en vais, ces jours-lÂ, vers les tristes banlieues. je prends quelque ruelle où pousse le gazon Et dont un mur tournant est le seul horizon. je me plais dans ces lieux déserts où le pied sonne, Où )c suis presque sûr de ne croiser personne. Au-dessus des enclos les tilleuls sentent bon ; Et sur le plitre frais som écrits au charbon Lctnomset;' ' ' Victoire ex à' lUighu, Populaire tt inent, que ne gène
Pas du tout le croquis odieux qu'à càtt' A tracé gaucheitK'nt, d'un fusain cfTrontiS
En passant après eux, la débauche impubère.
lit, quand s'allume au loin le premier réverbère, Je gagne la grand'rue, où je puis encor voir Des boutiquiers prenant le frais sur le trottoir, Tandis que, pour montrer un peu ses formes grasses, Avec son prétendu leur fille joue aux grâces.
E suis un pâle enfant du vieux Paris, et j'ai Le regret des rêveurs qui n'ont pas voyagé. Au pays bleu mon âme en vain se réfugie, Elle n'a jamais pu perdre la nostalgie Des verts chemins qui vont là-bas, à l'horizon. Comme un pauvre captif vieilli dans sa prison Se cramponne aux barreaux étroits de sa fenêtre Pour voir mourir le jour et pour le voir renaître, Ou comme un exilé, promeneur assidu, Regarde du coteau le pays défendu Se dérouler au loin sous l'immensité bleue. Ainsi je fuis la ville et cherche la banlieue. Avec mon rêve heureux j'aime partir, marcher Dans la poussière, voir le soleil se coucher Parmi la brume d'or, derrière les vieux ormes. Contempler les couleurs splendides et les formes Des nuages baignés dans l'occident vermeil, Et, quand l'ombre succède à la mort du soleil, M'éloigner encor plus par quelque agreste rue Dont l'ornière rappelle un sillon de charrue, Gagner les champs pierreux, sans songer au dcp.ui, Et in'asseoir, les cheveux au vent, sur le rempart.
Au loin, dans la lueur blême du crépuscule, l.'.unphilhéiltre noir des collines recule,
INTIMITES
Et, tout au fond du val profond et solennel, Paris pousse à mes pieds son soupir éternel. Le sombre azur du ciel s'épaissit. Je commence A distinguer des bruits dans ce murmure immense, Et je puis, écoutant, rêveur et plein d'émoi. Le vent du soir froissant les herbes près de moi. Et, parmi le chaos des ombres débordantes, Le sifflet douloureux des machines stridentes. Ou l'aboiement d'un chien, ou le cri d'un enfant, Ou le sanglot d'un orgue au lointain s'étouffant. Ou le tintement clair d'une tardive enclume, Voir la nuit qui s'étoile et Paris qui s'allume.
Cl LE est un peu pédante, et, lorsque nous lisons.
Tout en laissant rôtir sa pantoufle aux tisons.
Elle laisse échapper un fin mot de critique.
Moi, comme j'ai fait choix d'un livre sympathique.
Comme il est quelquefois signé par un ami.
Je le défends, mais trop faiblement, à demi.
Les amoureux ayant des lâchetés infâmes.
— Les poètes pourtant sont bien compris des femmes. Non ceux que le lyrisme emporte aux fiers sommets, Mais les doux, les souflfrants, mais Sainte-Beuve, mais Musset, quand il s'abstient de rire, et Baudelaire, Lorsque pour engourdir son mal et sa colère
11 se plonge dans les parfums lourds de langueur.
— Elle aime ces divins interprètes du cœur. Moi, je lis à ses pieds et relis le passage
Où, comme elle l'a dit, l'auteur n'était pas sage. Doux nid de vers où des baisers étaient tapis.
Et le livre souvent tombe sur le tapis.
V^u E L Q.U E F o I s tu me prends les mains et tu les serres,
Tu fixes sur les miens tes yeux bons et sincères.
Et, me parlant avec cette ferme douceur
Qui tient du camarade et qui tient de la sœur,
Mêlant dans tes discours les douces réprimandes
Aux encouragements tendres, tu me demandes
Quelles longues douleurs et quels chagrins aigris
M'ont fait le front si pâle et les yeux si meurtris.
Je prétexte d'abord des tristesses confuses,
Des ennuis qu'il vaut mieux taire ; mais tu refuses
De me croire, et j'avoue un souci bien banal.
Je te confie alors, tout honteux, qu'un journal
Qui trouve des oisifs quelconques pour le lire
Vient d'insulter mon art, mes frères et la Lyre,
Que je m'en suis ému, mais que je m'y ferai.
— Alors, amie, avec ton regard préféré.
Qui se charge un moment de bienveillants reproches.
Pour me mettre les bras au cou tu te rapproches.
Et, donnant à ta voix son charme captivant.
Tu me railles tout bas, et tu me dis : — « Enfant !
Enfant, qui se permet de garder ce front blême
Et ces grands yeux remplis de chagrin, quand on l'aime !
Ces poètes ingrats ! ils sont trop adorés.
Nous les reconnaissons à leurs beaux doigts dorés •
Encor d'avoir saisi les papillons du rêve.
Et nous sentons frémir nos cœurs de filles d'Eve.
C'est d'abord un attrait vaguement vaniteux
Qui nous séduit; car nous savons que ce sont eux
Qui domptent la pensée et le rhythme rebelles
Pour dire aux temps futurs combien nous fûmes belles.
Mais, les Èves toujours écoutant les démons.
Nous les aimons, et puis après nous les aimons
1 NTIMITES
Encor, parce qu'eux seuls savent parler aux femmes. Ainsi donc vous auriez les rêves et les âmes. Poètes, vous seriez les heureux, vous auriez La rose qui parfume et fleurit vos lauriers, Vous auriez cette joie, et, parce que l'envie Aura mordu le vers qu'une femme ravie La veille avait trouvé peut-être le plus beau. Ainsi qu'un tôlier qui se plaint d'un bobo Vous nous reNiendriez tout pleurants et moroses ! »
— Je t'écoute, mignonne, et tu me dis ces choses
D'un accent qui caresse et, doucement moqueur,
Éveille la gaité franche qui vient du cœur !
Et tu me les redis jusqu'à ce qu'applaudisse
Ma pensée oubliant la haine et l'injustice ;
Et tu n'en parles plus que lorsque l'entretien
Te fait bien voir mon cœur heureux comme le tien.
Ainsi nous devisons longtemps à l'aventure ;
Et, quand c'est bien assez parler littérature,
Afin que ton conseil me soit plus précieux.
Tu nie fais le baiser que tu sais, sur les yeux.
L^i »olctl froid donnait un ton rose au grésil, Et le ciel de novetnbre avait des airs d'avril. Xou» voulions profiter de la belle gelée. Moi chaudement vêtu, tui bien cnunitoutléc Sou» le nunteaUr sous la voilette et sous les ganl^, Nous franchiuion^, parmi \vy couplent élégants, La porte de la blanche et joyeuse avenue, Qpaod soudain jusqu'à nous une enfant presque nue El Hvidc, tenant des fleurettes en main, Accourut, se frayant à la hdte un chemin Entre les beaux habits et les riches toiletter, Ko<n offrir un petit bouquet de violeti*^.
Elle avait deviné que nous étions heureux Sans doute et s'était dit : Ils seront généreux. Elle nous proposa ses fleurs d'une voix douce, En souriant avec ce sourire qui tousse. Et c'était monstrueux, cette enfant de sept ans Qui mourait de l'hiver en offrant le printemps. Ses pauvres petits doigts étaient pleins d'engelures. Moi, je sentais le fin parfum de tes fourrures. Je voyais ton cou rose et blanc sous la fixnchon. Et je touchais ta main chaude sous ton manchon. — Nous fîmes notre offrande, amie, et nous passâmes ; Mais la gaîté s'était envolée, et nos âmes Gardèrent jusqu'au soir un souvenir amer.
Mignonne, nous ferons l'aumône cet hiver.
E ne suis plus l'enfant et tu n'es plus l'espiègle Qui naguère, le long des verts épis de seigle. Effarions les oiseaux du printemps par nos jeux. Ou qui marchions, le long des aubépins neigeux Dont la branche en passant vous taquine et vous frôle, Enlacés et l'épaule appuyée à l'épaule, Parlant tout bas d'amour qu'on ne peut épuiser, Et ton front juste à la hauteur de mon baiser. Six ans se sont passés depuis lors, six années ! Et le beau temps n'est plus des blondes matinées, Du ciel dans le regard, du vent dans les cheveux, De la lèvre chanteuse et facile aux aveux, Et des perles d'argent du rire qui s'égrène Comme une fleur qui sème au loin sa folle graine. — Nous ne regrettons pas, sans doute, nos vingt ans, Car notre amour loyal grandit avec le temps; Mais le mien ne devint ni courageux ni mâle. Je suis toujours enfant pour souffrir; et plus pâle Est mon front, et mon coeur plus sombre et plus amer . Tel qu'à recueil revient le lourd p.ii^uct de ini.r,
l^jbV
INTIMITÉS
La cigogne au clocher, et la flèche à la cible, Td je reviens toujours à mon rêve impossible, A ton amour pour moi, qui te met en danger; Aux courts instants d'oubli qu'il nous faut abréger. Car nous savons tous deux qu'un espion les compte ; A ce bonheur, que nous cachons comme une honte ; A ce logis, que j'ose à peine orner de fleurs, |Où je viens en secret, comme font les voleurs, Et dans lequel tu vis, hélas! emprisonnée; [A tes chagrins, — et puis à la vingtième année, [Au temps des longs chemins qu'on fait à petits pas, , échangeant des serments légers, ne sachant pas Qu'il faudra tant souff'rir et que c'est pour la vie; Au bon temps où, parmi la nature ravie. On s'aime en ne songeant qu'à la beauté des cieux;
— Et je t'écris cela les larmes dans les yeux.
. u fond je suis resté naïf, et mon passé. Bien que sombre, n'a pas tout à fait effacé De mon cœur la première et candide chimère; Et, lorsque je rencontre allant devant leur mère. Timides sous les yeux ardents des connaisseurs. Deux fillettes de seize à dix-huit ans, deux sœurs Se ressemblant, avec d'identiques toilettes. Et portant, comme deux joyeuses goélettes Dont les mêmes couleurs pavoisent les haubans, Le même air d'innocence et les mêmes rubans, Je suis heureux ; j'en ai quelquefois pour des heures A me bercer alors d'espérances meilleures, A rêver d'un doux nid, d'un amour de mon choix Et d'un bonheur très long, très calme et très bourgeois.
J'imagine déjà la saveur indicible Du livre qu'on ferait près du foyer paisible. Tandis qu'une adorée, aux cheveux blonds ou noirs, Promènerait les flots neigeux de ses peignoirs •
Par la chambre à coucher étroite et familière, Pour allumer la lampe et remplir la théière. ^
Mais cette illusion ne dure pas longtemps,
Et tu reviens avec tes désirs irritants,
Passé, passé fatal, par qui ma vie est prise,
Poison amer et doux, dont on meurt, mais qui grise !
Et toutes les ardeurs du mauvais souvenir,
Qui viennent s'imposer à mes sens et ternir
Les naïves blancheurs à peine encore écloses, ■ -
Sont comme des moineaux qui, dans le mois des roses,
S'installeraient, parmi tous les autres jardins.
Pour prendre leurs ébats efi"rontés et badins,
Se becqueter à l'aise et palpiter des ailes,
Dans un pensionnat de jeunes demoiselles.
'autre soir, en parlant à cette jeune fille D'un rien, du chiffon blanc que brodait son aiguille, Du ruban que parmi ses nattes elle avait, Vain prétexte pour mieux admirer le duvet Des petits cheveux blonds frisant près de l'oreille, Et cette ombre, au reflet d'une rose pareille. Du menton mollement replié sur le cou.
Tout en causant, je fis, dis-je, ce rêve fou : Que rien n'était charmant comme une demi-teinte, Que cette enfant avait la timidité sainte Des longs cils d'or voilant les chastes regards bleus. Et des gestes d'hermine eff"rayés et frileux ;
INTIMITÉS
Et déjà ma pensée absorbante et jalouse Se la représentait comme une blanche épouse, Pure et douce, au milieu d'un frais intérieur Égayé par les jeux d'un bel enfant rieur.
Et cette impression qu'elle m'avait donnée
Dura le lendemain toute la matinée.
Si bien que j'espérais presque un amour naissant.
Le bon rêve ! j'éuis comme un convalescent Faible encore et fié\Teux, mais qui se sent renaître Et qui, dans les coussins, auprès de sa fenêtre, Devant un ciel d'avril plein d'azur rajeuni, Sourit en se disant que tout n'est pas fini,
Tandis qu'un feu discret meurt dans les cendres chaudes
Et qu'il voit au jardin en vives émeraudes
Sur les arbustes noirs éclater les bourgeons.
Les nuages, avec lesquels nous voyageons,
Lui parlent d'horizon, d'air pur, de libres courses
Dans les grands bois charmés du murmure des sources,
De la ferme, avec son bonnet de chaumes blonds.
Croulante sous l'assaut fantasque des houblons
Et de loin devinée à son odeur d'étable,
Où, vers le soir, dans la salle basse, on s'attable;
Et, tout en caressant son menton amaigri.
Heureux, tendre, oubliant déjà son mal guéri,
Qui lui fut un miroir des amitiés fidèles.
Il songe au tout prochain retour des hirondelles.
Poèmes modernes
API dans les rochers qui regardent la plage, Au pied de la falaise est le petit village. Sur les vagues ses toits ont l'air de se pencher, Et ses mâts de bateaux entourent son clocher. C'est en mai. — L'Océan, dans ces belles journées, A l'azur tiède et clair des niéditerranées. Il chante, et le soleil rend plus brillante encor Son écume glissant le long des sables d'or. L'odeur du flot se mêle aux parfums de la terre Et, là-bas, le petit jardin du presbytère, A mi-côte, est rempli de fleurs et de rayons. Blond, rieur et chassant aux premiers papillons,
Un bel enfant y joue et va, sur la pelouse,
Du vieux prêtre en soutane au vieux bonhomme en blouse
Qui sont là, l'un disant ses prières tout bas,
L'autre arrosant des fleurs qu'il ne regarde pas,
Car pour mieux voir l'enfant, qui court dans la lumière,
L'un néglige ses fleurs et l'autre sa prière ;
Et tous les deux se font des sourires joyeux.
Le prêtre est le curé de l'endroit; l'autre vieux En est le fossoyeur. Le premier dans sa cure Mène depuis vingt ans sa douce vie obscure. Ce juste a fait le bien, ainsi qu'il l'a prêché. Et se laisse appeler bonJjomiiie à l'évêché. Sans s'étonner et sans que son zèle en décroisse. Comme le cimetière est près de la paroisse. Qu'il est bien seul, qu'il aime à deviser un peu En se chauffant les pieds, le soir, au coin du feu. Et comme il n'entend rien aux choses maritimes, Le fossoyeur et lui sont devenus intimes. Car c'est, à la campagne, un causeur assuré Qu'un soldat vétéran auprès d'un vieux curé. Celui-là, revenu dès longtemps au village, Invalide vaincu par la guerre et par l'âge. Trop vieux pour devenir laboureur ou marin. Est fossoyeur, et chante, aux grands jours, au lutrin. Or, c'est un compagnon agréable au vieux prêtre. Disant trop longuement ses batailles, peut-être. Mais rt-signé, naïf, n'engendrant point l'ennui, Et que le curé sait doux et bon comme lui. Tous deux s'aiment. Et quant au bel enfant qui joue, Le civi dans le regard, l'aurore sur la joue, Et pour lequel ils ont ce sourire attendri, C'est Angélus, l'enfant trouvé, leur fils ciiéri. Ces cheveux blonds au vent sont la dernière flamme QmÎ se reflète encore au miroir de leur ûmc; Et, parmi les bleuets et les coquelicots, Ce bon rire aux écbts vibrants et musicaux Leur (ait une vieillesse encore ensoleillée.
Car naguire ils éuient bien scuU, et U veillée U'ur Krmblait longue. A*»i« pris de i'dtrc et rivant, TanJit qu'i; ' ' nt le» long» »anglotsdu vent El la nier i. hdi rcK.lier. dt> prcM|iriL's,
Un nuage passait sur leurs âmes tranquilles.
La causerie avec le foyer s'éteignait.
Le vieux prêtre fermait son livre, et se signait
Comme contre un désir coupable et qu'on repousse ;
Le vétéran vidait sa pipe sur son pouce;
Et tous deux se taisaient, songeant qu'ils étaient seuls
Ht que tous ces vieux morts, cousus dans leurs linceuls,
Qui venaient réclamer de l'un une prière
Et de l'autre un trou noir au fond du cimetière,
Avaient du moins autour de leur pauvre cercueil
Des femmes qui pleuraient et des enfants en deuil;
Que ces gens se disaient répéter la promesse
Que l'on n'oublierait rien, ni les fleurs, ni la messe;
Et qu'eux, lorsqu'ils seraient à jamais endormis
Sous terre, ils n'auraient point de parents ni d'amis
Pour arracher l'ortie et la ronce mauvaise
Frissonnant sur leur tombe au vent de la falaise.
Un soir le fossoyeur, d'un ton mal assuré Et les deux mains au feu, dit :
« Monsieur le curé.
Puisque vous savez tout, vous devriez me dire Ce qui fait qu'aujourd'hui nous ne pouvons pas rire : Cependant, sans avoir besoin d'être indulgents. Nous pouvons nous donner comme deux braves gens. Je ne sais rien, c'est vrai ; que le bon Dieu m'assiste ! Mais pourquoi notre cœur, étant pur, est-il triste ?
— C'est vrai, » dit le curé.
Puis, après un nioniciit De silence, il reprit, bas et timidement :
« Oui, nous avons rendu, malgré la chair fragile, A César comme à Dieu ce que veut l'i^angile, lit nous n'avons ni l'un ni l'autre fait le mal. Nos ccvurs sont innocents connue au jour baptismal ; Uien ne les assombrit et rien ne les déprave. Le mien étant pieux et le vôtre étant brave. Priant pour les vivants et prenant soin des morts, Nous vieillissons ici, calmes et sans remords.
AN C F LU s
lit pourtant notre vie est triste !
— Au point, dit l'autre, • Que vous, monsieur l'abbé, vous, plus saint qu'un apôtre, Je vous ai vu jeter, dans vos jours de souci,
f^^- Le pêcheur, dit le prêtre, heureux parmi les hommes, N'a pas du laboureur les ennuis économes; Il a la mer ; il a sa plage de galets Pour prendre du varech et sécher ses filets; Et, si les flancs épais de sa barque normande Regorgent de saumon, de congre ou de limande, Oublieux du péril auquel il s'exposa, Il revient tout joyeux à son feu de colza. Sans penser que demain il faut qu'il recommence Sa bataille éternelle avec la mer immense. Et pose à son retour des baisers triomphants Sur les fronts inégaux de ses petits enfants. Un enfant! C'est cela qui nous manque peut-être. Nous n'avons pas d'enfmt, hélas ! »
Et le vieux prêtre Reprit, en tisonnant tout doucement son feu :
« Tous les moyens sont doux, ami, de plaire à Dieu. Il est doux d'obéir, d'être humble et d'être chaste; Mais notre cœur humain est-il donc si peu vaste. Que la patrie et Dieu, dans ce cœur enfermés, N'y puissent laisser place à des êtres aimés? Pourtant Dieu, c'est l'amour. Il sait bien que noussommes Aimants ; et puis c'est grand, cela : faire des hommes. Vivre au milieu de fils clirétiens, c'est aussi beau Que servir un autel ou défendre un drapeau. Ce doit être un devoir bien plus lourd qu'on ne pense, Oui, mais qui porte en lui sa chère récompense. Nous n'avons pas d'enfant, voilà !
— Certainement, Dit l'autre. Quand j'étais encore au régiment, Et quand, les pieds meurtris aux cailloux des montagnes, Je m'en allais coucher chez les gens des campagnes,
Qui m'accueillaient fort mal et n'avaient d'autre soin Pour moi que de passer leur fourclie dans le foin, Parfois, en attendant qu'on fît de la lumière, J'ai vu de beaux enfants jouer dans la chaumière, Et je leur ai souri. Mais il fallait passer Sans leur dire un seul mot et sans les embrasser. Et s'en aller dormir sur son sac dans la grange. Mais ces fois-là j'étais plus las, et, c'est étrange. Je repartais le cœur plus sombre. »
Et, soupirant.
Ils restèrent au coin de leur foyer mourant. Sans entendre, du fond de leur pénible rêve, Se lamenter au loin l'Océan sur la m-ève.
\Di le son de la cloche est triste, il l'est bien plus L'hiver, quand vient la nuit et quand c'est Vaiigeliis Qui sonne lourdement au clocher du village, Rhythmé par les sanglots de la mer sur la plage. Dans les cœurs son écho lugubre retentit. Celle qui reste songe à celui qui partit Sur sa barque parmi la brume et la tempête. Et se demande, auprès du rouet qui s'arrête. Si là-bas, dans les flots, son homme, le marin, A comme elle entendu les coups du grave airain. Et si, malgré la lame aflfreuse qui grommelle. Il s'est bien souvenu de se signer comme elle.
Ayant sonné la cloche et dit les oraisons. Les deux vieillards allaient regagner leurs maisons Et se disaient adieu sur le seuil de l'église. Quand ils virent, gisant sur une pierre grise,
POÈMES MODERNES
Quelque chose de blanc qu'on avait laissé là; Et, s'étant approchés tous deux, il leur sembla Que cela remuait vaguement. Le vieux prêtre. Inquiet, se pencha vite et put reconnaître Que c'était un pauvre être à peine emmaillotté. Un enfant qu'une mère horrible avait jeté. Profitant du sommeil confiant de l'enfance, En passant, dans ce coin, presque nu, sans défense, Comme un voyageur las jette au loin son fixrdeau.
« Hélas ! dit le curé, qui des mains du bedeau Prend le pauvre petit, notre raison humaine Est folle en voulant fuir la route où Dieu la mène. Vous avez vu par nous vos desseins outragés. Dieu très juste, et voici comment vous vous vengez. L'autre soir, nous sentions dans nos âmes farouches Fermenter les désirs coupables, et nos bouches Ont prononcé tout bas des propos envieux. Mais vous vous êtes dit : « Ces deux hommes sont vieux Leur voyage fut long; ils sont las de leur course; Us ont besoin d'un peu d'ombre et de quelque source ; Ce sont de vrais chrétiens, ce sont de bons amis ; Il faut leur pardonner. » Et vous avez permis Que notre foi n'eût plus même ce seul obstacle. Merci ! Que cet enfant, donné par un miracle. Bonheur que nos vieux jours n'auraient jamais rêvé, Porte le nom de l'heure où nous l'avons trouvé : Qu'il s'appelle Angélus! c'est un nom de prière. Mon Angélus, je vous baptise au nom du Père, Du Fils et de l'Esprit !
— Amen! » dit le soldat.
Et, de peur que le vent de mer n'incommodit Davantage l'enfant tout transi sur les pierres Et qui ne rouvrait pas encore ses paupières, En prenant i travers un terrain labouré lU rentrèrent en hâte au logis du curé. iJt, pour faire du feu, le soldat s'agenouille; De ton vieux manteau noir le curé se dépouille I^ reste ainsi, portant le petit sur les bras, Et tout semblable, dans son naïf embarr.m,
Au saint Vincent de Paul des naïves images.
Jadis un autre enfant, celui vers qui les mages. Écoutant dans le ciel un mystique concert Et suivant une étoile à travers le désert, Vinrent pour présenter l'or, l'encens et la myrrhe, L'enfant divin, l'enfant Jésus, qu'encore admire Le monde qui pourtant a brisé tous ses dieux. L'enfant de Bethléem parut moins radieux, Dans sa crèche adorable, aux pèlerins augustes. Que cet enfant trouvé ne parut à ces justes, Lorsque sur le lit blanc et pur comme un berceau Ils l'eurent déposé dans son sommeil d'oiseau. Et que sous le profond rideau qui se soulève Ils le virent tous deux continuer son rêve.
« Oui-da! dit le soldat qui tenait le rideau, Le bon Dieu nous a fait un bien joli cadeau. Nous voulions un enfant, c'est comme dans un conte, Le voilà. Nous allons l'élever et, j'y compte, Plus tard en faire un gars robuste et bien portant. C'est entendu, monsieur le curé. Mais pourtant Il faut aussi songer à ce qui va s'ensuivre. Vous êtes, vous, d'abord, éduqué comme un livre : L'enfant saura de vous tout ce qu'il fiiut savoir. Moi, pour les menus soins, je me flatte d'avoir La chose d'employer le fil et les aiguilles. Mais voilà : nous avons vécu loin des fimiilles, Loin des berceaux ; jamais on ne nous révéla Comme on s'y prend avec ces petits êtres-là. Leur parler, vous savez le langage des anges. Ce n'est rien. Mais ôter et remettre leurs langes. Les nourrir comme il faut et leur dire ces chants Qui les font s'endormir alors qu'ils sont méchants. Les soigner, eux toujours malades et débiles, A cela, voyez-vous! nous serons malhabiles. Qu'y faire ? Une servante ?. . . Eh ! nous ne pourrions pas La payer. Faites-vous toujours vos deux repas? Pour nous, les serviteurs sont des gens trop avides. l't tous vos pauvres qui s'en iraient les mains vides ! Puis, quel autre aussi bien que nous en aurait soin?
-- Comment, une servante! il n'en est pas besoin.
ANGELUS
Dit le vieux prêtre avec son bon regard sincère. Nous saurons bien ce qui lui sera nécessaire. Nous désirions un fils, Dieu nous l'envoie : ainsi, Ce n'est pas, à coup sûr, pour qu'il sorte d'ici. En lui donnant d'abord toute notre tendresse. Nous ne commettrons pas de grave maladresse. Nous sommes, il est vrai, très pauvres; mais enfin Notre enfant ne mourra ni de froid ni de faim : J'ai de beau linge blanc tout plein ma vieille armoire. Et je pourrais encor vous remettre en mémoire, Mon cuisinier d'un jour, que, quand vient Monseigneur, Notre hospitalité nous fitit assez d'honneur. En ajoutant tout bas que pour Son Éniinence Un jour passé cliez moi n'est pas jour d'abstinence.
— Vos poulets? votre vin ? pour qui? pour ce petit? Mais à son âge on n'a pas si bon appétit
Qu'un archevêque ; et c'est bien plus tard qu'on les sèvre.
— Eh bien, en attendant, nous aurons une chèvre... Et puis je vous défends de rire du clergé.
— Bien, ne vous fâchez pas, la bonne a son congé. C'est dit. L'enfant aura d'abord quelque surprise De votre robe noire et de ma barbe grise ;
Mais nous lui sourirons ; puis, nous n'y pouvons rien. Vous, monsieur le curé, pour sûr, vous saurez bien Ce qu'il lui faut, vous qui savez soigner les âmes ; Les vieux prêtres, mais c'est aussi doux que les femmes ! Et vous avez les mains blanches comme les leurs. Moi, j'aimerai l'cnfitnt comme j'aime mes fleurs. Et nous pourrons mener jusqu'au bout ce caprice, D'apprendre le métier de mère et de nourrice. »
Et pendant ce temps-là le pauvre enfant trouvé, Sur l'oreiller moelleux, comme sur le pavé, Dormait toujours, charmant d'abandon et de grâce. Les deux vieillards baisaient sa petite main grasse, Et puis la reposaient doucement sur le lit. Comme on penche le front sur un livre qu'on lit, Ils se tinrent longtemps inclinés sur sa couche, Reten:uit leur haleine et le doigt sur la bouche.
Puis, par un enfantin regard persuadant L'autre qui lui faisait signe d'être prudent. Et comme n'y pouvant résister, le vieux prêtre. Au risque d'éveiller le charmant petit être. Silencieusement le baisa sur le front.
Angélus ébaucha de son bras rose et rond Ce geste vague et mou du réveil qui s'approche. Tandis que, s'adressant en secret un reproche. Vite se reculait le vieil audacieux.
An fond très satisfait de voir s'ouvrir les yeux De l'enfant, comme afin d'orienter ses voiles Le marin est heureux du lever des étoiles.
L'enfant, qui s'éveilla doucement, leur sourit.
Alors, courbant le front, le bon curé le prit Dans ses mains, que rendait fébriles son grand âge, Mais que la peur faisait trembler bien davantage; Et, se sentant le cœur plus inquiet encor Que le jour où, vêtu de la chasuble d'or. Et selon la promesse aux chrétiens garantie. Pour la première fois il consacra l'hostie, Il vint s'asseoir auprès du feu qui pétillait; Et, cependant qu'avec lenteur il dépouillait L'enfant de ses haillons liés par des ficelles, S'étonnant de ne pas lui découvrir des ailés, Le fossoyeur, avec un air tout réjoui.
Se tenait immobile et debout devant lui. L'encourageant des yeux et le regardant faire. Et cette heure leur fut exquise. L'atmosphère Était intime. A peine entendait-on le bruit Du vent et de la mer qui pleuraient dans la nuit. Le colza sec brûlait, clair, dans la cheminée; Toute la vieille chambre était illuminée. La bouilloire chantait gaîment devant le feu En laissant échapper son mince filet bleu ; Et le petit enfant, frêle espérance d'âme, Content de se sentir tout nu devant la flamme, Sur les genoux des deux vieillards extasiés. Serrait ses petits poings, frottait ses petits pieds Et murmurait, le front ballant et l'œil atone, Son doux vagissement heureux et monotone.
POÈMES MODERNES
' o M M E le presbytère est joyeux maintenant ! Bien qu'au bord de la mer il soit moins rayonnant, Le printemps, qui sourit parmi les giboulées, Éclaire le gazon frileux dans les allées, Réchauffe le vieux seuil, le cep en espalier. Et vient mourir au bas du gothique escalier. Le jardin rajeunit, rempli de pousses vertes. L'éclat de rire sort des fenêtres ouvertes. La brique a le ton rose et charmant d'un décor. Et le chaume brillant pétille comme l'or.
Ah ! si le jardin sombre et les vieux murs moroses
Se sont transfigurés si vite, si les roses
Ont si vite chassé l'ortie et le chardon.
Si la tendre espérance et l'aimable pardon
De floréal ont pris ce coin noir pour leurs fêtes,
Si plus pures et plus exquises se sont faites
Pour ce lieu les senteurs premières des lilas.
Si ce miracle advint, c'est que tu t'y mêlas,
C'est que tu l'accomplis sans le savoir, EnfiUice !
Cest qu'une sympathique et douce connivence
S'installe entre ta grâce et la grâce d'avril ;
C'est qu'un enchaînement adorable et subtil
Comme lui t'embellit de charme et de surprise,
Fait ton rire semblable aux chansons de sa brise
Et l'or pâle de ta chevelure pareil
Aux rayons étonnés de son jeune soleil I
Car de longs mois, depuis cette nuit de novembre
Où près des deux vieillards et dans la vieille chambre,
Confiant, protégé par leur regard ami,
Pour b première fois l'enfant avait dormi,
De bien longs mois, de bien doux moi», toute une aniiés
D'extase stupéfaite et de joie étonnée
Avait passé, bien chère et trop courte pour eux.
Et dès le lendemain de ce jour bienheureux Ils avaient entrepris leur délicat ouvrage. D'abord ils avaient craint les dangers du sevrage ; Mais tout semblait venir en aide à leur dessein. Rejeton du malheur, né sur un maigre sein Avare de son lait comme de sa tendresse, Angélus, élevé sans soin et sans caresse, N'étant pas mort, hélas! s'était vite endurci, QxY la misère tue ou rend robuste. Aussi, Plus fort que ne le sont les bambins de cet âge. Il supportait déjà la soupe et le laitage. Ensuite, autre souci, cet enfant inconnu Avait été trouvé par eux à peu près nu : Il fallait le vêtir au plus tôt, faire emplette De toile, lui fournir sa layette complète, Payer quelque ouvrière enfin ; et justement Le curé n'était pas bien riche en ce moment ; Ses pauvres de la veille avaient vidé ses poches. Et le voilà déjà s'accablant de reproches Et se disant tout haut, d'un air très irrité. Qu'il était imprudent et que la charité Comme cela, c'était une chose coupable.
Mais le soldat, fronçant le nez d'un air capable, Prit les deux meilleurs draps dans l'armoire en noyer, Et, s'armant de ciseaux, il se mit à tailler Des ronds et des carrés dans le vieux linge jaune. Parfois il devenait rêveur, prenait une aune, Se trompait, puis jetait ses ciseaux, plein d'cfiroi, Comme un tailleur gâtant le bleu manteau d'un roi. Le bon prêtre, ignorant comme une vieille lille Et stupéfait, le vit enfiler son aiguille. Coudre longtemps, souffiant très fort à chaque point. Puis enfin, d'un air grave, essayer sur son poing Un tout petit bonnet d'enfant du premier âge. Ce n'était pas parfait; mais, sans perdre courage, Le bonhomme, étouflant quelquefois un juron, Vite en tailla plusieurs sur le même patron. Sans doute il essuyait bien souvent ses lunettes, Les coutures n'étaient ni droites ni bien nettes.
ANGELUS
Mais le vieil apprenti des choses du berceau, Le soir, eut terminé tout le petit trousseau.
Pour eux ce fut alors une douce existence :
Ces hornmes maladroits, mais remplis de constance.
Tâchaient de deviner, enchantés et surpris.
Ces mille petits soins qu'ils n'avaient pas appris.
Intuition du cœur, science maternelle,
Qu'avec l'eniant conçu la femme porte en elle.
Certes, ce ne fut pas d"abord sans embarras.
Lorsque Angélus pleurait en leur tendant les bras,
Souvent ils ne savaient que faire ni que dire.
Que lui fallait-il donc ? Un baiser ? un sourire ?
On les lui prodiguait. Que voulait-il enfin?
Souffrait-il ? avait-il sommeil ? avait-il faim ?
Et puis, comme toujours un esprit qui travaille
Découvre, ils découvraient; et de chaque trouvaille.
De chaque invention de leur ardent amour,
Ils se sentaient le cœur heureux pour tout un jour;
Et le bonheur est fait de ces riens éphémères.
Ils allaient à tâtons, consultaient les commères
Du village, et prenaient des conseils très prudents
Pour l'âge où le petit devrait faire ses dents.
O candeur ! ils avaient des fiertés de nourrices.
Et quand l'enfant dormait tout nu, montrant ses cuisses
Où le sang rose et pur venait à fleur de peau,
Les yeux brillants de joie, ils disaient : « Qu'il est beau ! ->
.\ngelus grandissait, et, sur ces entrefaites.
Un beau jour il voulut marcher. Nouvelles fêtes!
Ces vieux, avec leurs dos voûtés et leurs pas lents.
Semblaient faits pour guider les efforts chancelants
De ce petit garçon, leur fils et leur élève.
Chaque soir, sur le sable humide de la grève
Ils le firent marcher, surveillant dvQC soin
Ses progrès, chaque jour allant un peu plus loin.
Et, plus tard, chaque jour allant un peu plus vite.
L'encourageant par un bon rire qui l'invite.
Chacun d'eux soutenait un des bras de l'enfant ;
Ht celui-ci parfois s'arrêtait, triomphant.
Après un petit pas qui lui semblait immense,
Heureux ainsi qu'on l'est toujours quand on commence
Et les deux bons vieillards étaient tout égayés
Lorsque Angélus, ouvrant de grands yeux effrayés.
Jetait un léger cri, douce et claire syllabe,
Devant la fuite oblique et bizarre d'un crabe,
Ou quand il leur fallait, en se baissant un peu ,
L'aider à ramasser le coquillage bleu
Ou le petit galet joli comme une perle
Que jetait à leurs pieds la vague qui déferle.
Et quel triomphe encor quand, s'étant hasardé,
Un beau matin l'enfant courut sans être aidé !
Depuis lors il allait en avant, eux derrière.
Le curé regardait par-dessus son bréviaire,
Et l'autre se frottait les mains, l'air tout joyeux.
Et quand leur fils courait trop vite, les deux vieux
Hâtaient le pas, l'abbé refermant son gros livre.
Et tous les deux riaient de ne pouvoir le suivre.
Toute leur vie était pleine de ce marmot.
Après le premier pas, ce fut le premier mot.
Chaque jour amenait sa nouvelle surprise.
Et, comme le bonheur nous égare et nous grise.
Le petit Angélus n'avait pas seulement
Trouvé parmi ses cris ce vague bégaiement.
Effort de la pensée éclose qui s'envole
Et qui ressemble à peine encore à la parole.
Que déjà le curé, plein d'ardeur et rêvant
A le faire bientôt devenir très savant.
Cherchait dans un coin noir de sa bibliothèque
Son vieux savoir latin et sa science grecque,
Et rouvrait ses bouquins de poussière chargés,
Se reprochant de les avoir tant négligés.
Et critiquant tout bas la Messe et l'Evangile
Qui le brouillaient avec la langue de Virgile.
Pourtant, sans honte, ainsi qu'un tout jeune garçon.
Il se remit à l'œuvre, apprenant sa leçon
l'ous les jours et vivant sur son dictionnaire,
Comme lorsqu'il était au petit séminaire.
Pour mieux se souvenir, souvent il récitait
Du latin à voix haute, et, quand il s'arrêtait
Cherchant le mot perdu dans son livre d'étude,
Le vétéran disait : Amen! par habitude.
Ils étaient donc heureux tout à fait ; et le soir
Près du berceau chéri tous deux venaient s'asseoir,
Et, le cœur attendri, silencieux, timides.
Ils contemplaient l'enfant avec des yeux humides.
POÈiMES MODERNES
'r le printemps avait sept fois fleuri ; l'été. Dardant sur les blés mûrs son or diamanté, Avait sept fois donné sa moisson, et l'automne Sa vendange, et l'hiver sa neige monotone. Auprès des deux vieillards l'enfant avait grandi, Mais sans prendre cet air libre, vif, étourdi, Ce goût des jeux bruyants et ce doux caquetage Qu'on trouve d'ordinaire aux garçons de cet âge : Sa grâce — les enfants sont toujours gracieux — Était comme voilée et craintive ; ses yeux Cachaient une douleur dans leur azur sincère ; Il était pâle et doux comme une fleur de serre; Son sourire était rare et contraint. Souff^rait-il ? Peut-être; mais d'un mal bien lent et bien subtil. Et qui, ne s'exprimant jamais par une plainte. Ne pouvait éveiller l'affectueuse crainte Des deux \neillards naïfs, qui trouvaient justement L'enfant, dans sa douceur malade, plus charmant.
Pourtant, s'il sufiisatt, pour que la fleur qui pousse Embaumât le jardin d'une haleine plus douce Et pour que l'enfant prit des forces chaque jour, D'un rayon généreux de soleil et d'amour, Angclus, qu'entourait deux fois l'amour d'un père. Aurait dû, tout pareil a la fleur qui prospère. S'épanouir en fraîche et robuste santé.
Si le baiser longtemps et souvent répété Faisait éclorc seul les roses sur la joue ; Si la bonté d'un corur d'aïeul qui se dévoue. La tendresK' tremblante et toujours en éveil, Le front i cheveux blancs penché sur le sonmieil, Suffisaient pour servir de garde et de défense A ce fragile e^f oir qu'on appelle l'enfance,
Angclus, délivré des langes du berceau.
Aurait du s'élancer, léger comme un oiseau, Par la nature et faire en courant bien des lieues. Fou des insectes d'or et des fleurettes bleues. Heureux, libre, voulant tout sentir, tout saisir, Tout connaître, cédant à l'avide désir, Tapageur, les cheveux emmêlés par les branches, Mordant les fruits trop verts de toutes ses dents blanches. Faisant rire avec lui les échos du chemin Et prenant sans effroi des bêtes dans sa main !
Mais non! le jeune fils des deux vieux, au contraire,
Par aucun jeu d'enfant ne se laissait distraire.
Souvent, ouvrant ses yeux étonnés et chercheurs.
Il regardait passer les enfants des pêcheurs.
Qui, lorsque revenait la saison douce et belle.
Allaient au bois voisin, en longue ribambelle,
Cueillir des mûres ou chasser les papillons.
Il regardait passer ces gaîtés en haillons,
Qui couraient les pieds nus et d'aurore coiffées.
Et ces blouses, et ces culottes étoffées
De grands-pères, et ces cheveux blonds sans bonnet,
Leur faisait un sourire, et puis s'en revenait,
Marchant à petits pas, rêveur et solitaire.
Tout seul, dans le jardin calme du presbytère.
Quand il voyait l'enfant revenir et s'asseoir,
Son père le soldat, qui tenait l'arrosoir
Ou passait le râteau sur quelque plate-bande,
En écoutant au loin chanter la folle bande,
Grommelait, de son air aff"able et belliqueux :
« Voyons donc, fainéant, va jouer avec eux. »
Mais l'enfant, sans prêter l'oreille aux cris de fête,
Soupirait, secouait négligemment la tète
Ht s'approchait du vieux pour lui dire ; « Pourquoi?
Je m'amuse bien mieux quand je suis avec toi. »
Puis Angélus passait bien des heures .1 lire;
Et le savoir n'est pas le père du sourire.
Il lisait trop. D'abord ce désir curieux
Avait rendu le bon curé tout glorieux :
Tel le semeur qui voit prospérer ses semailles.
Cx jeune esprit déjà plein d'heureuses trouvailles,
Ces prompts étonnements, ces vives questions,
ANGELUS
Au vieux prêtre inspiraient quelques ambitions,
Ciir Angélus avait toujours aimé le livre.
A peine avait-il eu jadis besoin de suivre
Le doigt ridé qui montre en tremblant l'alphabet.
Le piège était tentant; le bonhomme y tombait,
Et parfois sa science était tout étonnée
Quand l'enfant, sachant plus que la leçon donnée,
Avec son éternel « Pourquoi?» l'embarrassait.
Il ne comprenait pas le danger : il laissait
Angélus absorbé dans ses livres d'estampes,
Et n'apercevait pas palpiter à ses tempes
Les rêves trop pesants pour ce jeune cerveau
Avide avant le temps d'étrange et de nouveau.
Et chaque jour, malgré le calme de l'asile
Où sa vie aurait dû couler, pure et facile,
Dans les fleurs en été, près de l'âtre en hiver,
Malgré le souffle sain et puissant de la mer
Qui caressait son front sans y mettre le hâle.
Angélus devenait plus souflfrant et plus pâle;
Et de ce mal visible à peine, mais profond,
Les vieux ne savaient rien, presque contents au fond
— Car chez les plus aimants l'égoïsme sommeille —
Que cette enfance fût moins fraîche et moins vermeille,
Mais plus tendre et toujours présente à leur foyer.
Tous deux s'étaient hâtés bien vite d'oublier
Leurs doutes de jadis. On leur eût fait offense
De leur dire à présent ce qu'il faut à l'enfance.
Ils croyaient seulement que leur fils n'était pas
Un être comme un autre, et se disaient tout bas
Que leur affection avait ù'n ce prodige.
Ils étaient étonnés de leur œuvre ; et, que dis-je !
De cette ardeur précoce, où déjà s'épuisait
Angélus, leur orgueil paternel s'amusait.
Hélas ! leur ignorance était seule coupable,
Non pas leur cœur ; et tout ce dont était capable
De soin, de dévoûment et d'amour, en effet.
Leur vieillesse naïve et bonne, ils l'avaient fait.
Mais malgré tout, malgré leur charité divine.
Ils n'avaient pas appris ce qu'il faut qu'on devine;
Et leurs cerveaux, trop froids, ne pouvaient plus avoir
L'instinct, bien plus puissant encor que le savoir.
Car la grande Nature est jalouse : elle exige
Qu'on ne s'écarte pas des règles qu'elle inflige,
Et ne fait si chétif l'enfant qui naît au jour,
Que pour qu'il soit aimé d'un plus prudent amour
A cause des soucis et des craintes qu'il donne ;
Elle veut que cet œil flottant et qui s'étonne
Ne puisse supporter l'immense éclat des cieux
Sans l'avoir vu d'abord reflété par les yeux
De la mère, qui veille à côté de la couche ;
Elle veut que, cruelle et rude, cette bouche
Pour y boire le lait morde à môme le sein ;
Elle ordonne, dans son immuable dessein,
Un travail réciproque à tous ceux qu'elle affame.
Aux mères pour l'Enfant, aux époux pour la Femme ;
Elle ne peut avoir pitié des célibats;
Ni les autels sacrés, ni les nobles combats
Ne sauraient un instant plier sa règle austère.
Et toujours elle dit : « Malheur au solitaire ! »
Oui, ces deux justes, oui, ces excellents viellards,
Dont tous les battements de cœur, tous les regards
Étaient pour cet enfant adorablement triste.
Ne voyaient pas, dans leur amour presque égoïste.
Que pour cet être, espoir de leur humble maison,
Leur étreinte était une étouffante prison ;
Que sur ce fiiible front leur sénile tendresse
Appuyait trop longtemps la trop lente caresse ;
Qu'Angélus en souffrait, et que chaque baiser
Venait encore plus l'abattre et l'épuiser :
Qu'à son sourire, fleur exquise de sa lèvre,
Volaient les papillons obsédants de la fièvre.
Et qu'enflmt pressentant déjà le séraphin.
Sans regret et sans plainte il se mourait enfin.
Car Angélus, nature affectueuse et douce,
Ignorait tout à fait le geste qui repousse.
A ces baisers mortels, dont il était brisé.
Toujours il présentait son sourire lassé
Et se jetait au cou du soldat et du prêtre.
On meurt d'être aimé trop comme de ne pas l'être.
Et c'est un mal divin dont nul ne se défend.
Une mère aurait lu dans les yeux de l'enfimt
La fiitale langueur de ce mal qui s'ignore.
Elle eût dit : « C'est assez ! » Les vieux disaient : « Encore ! »
Et par leur faute, et dans leurs bras, et sous leurs yeux,
Angélus se mourait, martyr délicieux !
O Nature ! c'était pourtant bien peu de chose : Laisser vivre un enfant, laisser croître une rose. Épargner ce dernier supplice à ces deux saints, Cela n'importait pas beaucoup à tes desseins. . Xe se peut-il donc pas, A Mère, que tu veuilles Qu'en un an l'arbrisseau j)Ousse deux fois ses feuilles? Et si, sous le soleil d'automne, et trop hâtifs, Ses rameaux ont donné quelques bourgeons chétifs. Faut-il toujours, faut-il, hélas! que tu l'accables Sous ton hiver et sous tes neiges implacables? Pourtant c'était l'espoir de l'antique forêt. Ces chênes, dont le cercle auguste l'entourait Et peut-être au printemps jetait sur lui trop d'ombre, Ne pourront-ils, alors que revient le temps sombre, Étendre jusqu'à lui leurs grands bras paternels ? Non. lu ne changes rien aux ordres éternels! Non! Avril renaîtra sans que l'arbre renaisse, Et, retrouvant encore un effort de jeunesse, Les vieux troncs, tout pourris sous le lierre, verront Le feuillage épuisé reverdir à leur front ; Et ces aïeux, dont l'âme altière et résignée Ne craignait même plus les coups de la cognée. En voyant ce trépas qui précède le leur, Les vieux chênes des bois gémiront de douleur !
K soir-lA.— c'iuit vers le milieu de septembre, Les vieillards et rcnfant avaient gardé la chambre, Angclus se sentant plus malade et plus las. Ix prêtre et le soldai, les deux pères, hélas I Ne pouvaient <c douter que la fin fût si proche. Ils liaient sans efTrot, se sentant sans reproche « Ce sera, penuient-ils, un malaise d'un jour. " Ht leur bonheur n'éuit pas troublé, leur amour
Les trompant, et l'enfant donnant à sa caresse Toujours plus de fiévreuse et de mièvre tendresse. Auprès de la fenêtre, où fraîchissait le soir. Dans son large fliuteuil le curé fit asseoir Angélus; et tous trois devant le clair de lune Écoutèrent mourir les lames sur la dune. Abandonné, fermant ses beaux yeux à demi, L'enfant, qui se mourait, paraissait endormi. La sueur sur son front collait ses cheveux d'ange ; Et, d'un geste navrant, mais plein d'un charme étrange, Il cherchait vaguement, comme on cherche un appui, Les mains des deux vieillards, assis auprès de lui. Mais ceux-ci ne pouvaient deviner sa souffrance , Leurs coeurs simples étaient toujours pleins d'espérance ; Et, pensant qu'Angélus ne les entendait pas, Avec un bon sourire ils échangeaient tout bas Les décevants projets et les douces chimères, Comme auprès des berceaux en évoquent les mères.
« Puisque voilà l'enfant près de nous endormi,
Disait le prêtre, il faut songer, mon bon ami,
Que, pour qu'il soit heureux plus tard, notre prière
Ne suffit pas. Voyons à choisir sa carrière.
Notre .Angélus devient grand gar^^on, et déjà
Sa jeune âme, que Dieu jusqu'ici protégea,
Blanc calice, s'entr'ouvre et cherche la lumière.
Nous avons bien guidé son enfance première :
Il ne sait rien encor de mauvais ni d'amer ;
Il n'a vu jusqu'ici que le ciel et la mer;
Par la chanson du tlux son âme fut bercée,
El l'azur est moins pur que sa fraîche pensée
El que ses sens nouveaux encore appesantis.
Car la grande nature est bonne aux tout petits.
Mais il faut profiter de l'heureuse minute.
Nous sommes vieux. Demain, seul, il fiuidra qu'il lutt^
Et, connue le devoir paternel le prescrit,
Nous devons lui donner les armes de l'esprh.
Je ne désire pas, moi, qu'il se fasse prêtre.
Oh! qu'il soit bon ciirétien, que la foi le pénètre,
Qy'il aime et qu'il espère enfin, et qu'il .soit tel
Qu'un lys pur qui fleurit à l'ombre de l'autel !
Mais, si j'en puis juger par sa petite enfance,
J'aimerais mieux — que Dieu pardonne mon offense I —
ANGELUS
Q.UC la vocation de grâce lui manquât,
Car pour le sacerdoce il est trop délicat.
C'est en souffrant qu'il faut que le pasteur travaille
Pour ses brebis. Il faut qu'il se lève et qu'il aille
Par la nuit, bien avant le petit point du jour,
Sous la bise, à travers les terres de labour.
Emportant dans un coin du manteau le ciboire.
Et cherchant, tout au fond de la campagne noire,
A découvrir enfin au douteux horizon
La lueur qui trahit la funèbre maison
Où quelque agonisant, quand il arrive à l'heure.
Lui montre en blasphémant sa famille qui pleure.
Son foyer sans fagot et sa huche sans pain.
Puis, avec l'eau bénite et la bière en sapin,
11 faut le lendemain qu'il revienne et qu'il donne
Au mort une prière, aux vivants son aumône.
Et, s'il n'a pas d'argent, qu'il en trouve, et qu'il ait
Pour ses pauvres toujours du pain bis et du lait.
Et, s'il chemine un jour, heureux, lisant son livre.
Respirant les sentiers en fleur, et qu'un homme ivre,
Qiii sort du cabaret et qu'il ne connaît point,
L'appelle fainéant en lui montrant le poing.
Il faut que sans pâlir il subisse l'insulte.
Et puis ce n'est pas tout. Le serviteur du culte
A bien d'autres soucis, et l'on ne peut savoir
Combien grave et combien austère est son devoir.
Car la tcntatioiï est bien près de la fliute.
Pourquoi, près de la chaire où l'on parle à voix haute.
Ce confessionnal où l'on parle tout bas?
Il faut l'aide de Dieu pour n'y succomber pas.
Ne nous le prends donc point. Seigneur, pour ton ser\'ice,
Et permets qu'à tel point il ignore le vice
Que même pour l'abattre, il y soit étranger;
Car, tu le sais, l'agneau ne peut être berger.
— Et maintenant, monsieur le curé, reprit l'autre, A mon tour, n'est-ce pas ? car cet enfixnt est nôtre. Et je suis comme vous le père d'Angelus. Pas de soutane, soit ! pas de sabre non plus. Très souvent le plumet tricolore dérange Les projets. Ces gamins ont un goût fort étrange Pour les habits dorés tout partout sur le corps Comme ceux des housards et des tambours-majors.
Sachant qu'ils n'aiment pas beaucoup qu'on les chicane.
On les laisse d'abord chevaucher sur sa canne
Et grimper aux genoux comme on grimpe aux remparts ;
C'est gentil. Puis un jour ils vous disent : «Je pars. »
Et ce jour-là ce sont des hommes pour la tête ;
Et l'on reste à pleurer tout seul comme une bête.
Et voilà qu'ils s'en vont à la guerre là-bas.
Dans des pays affreux d'où l'on ne revient pas.
Ils meurent, et les vieux les suivent. C'est stupide!
Veillons-y. Le petit m'a l'air d'un intrépide.
Quand il se portait mieux, il grimpait aux pruniers
Les plus hauts. Le dimanche, il va voir les douaniers,
A l'heure où le sergent fait faire la parade.
Morbleu ! qu'il n'aille pas, le petit camarade,
Vouloir être soldat, ou nous nous fâcherons!
— Bien, bien! dit le curé, nous y réfléchirons. Sans être cardinal ni maréchal de France, Angélus peut encor passer notre espérance. L'enfant a tant d'esprit qu'il m'étonne souvent : Ce sera quelque artiste ou bien quelque savant ; Et, quoi qu'il soit d'ailleurs, nous en ferons un juste. Mais avant tout il faut qu'il devienne robuste. Qu'il retrouve son rire et ses fraîches couleurs. Mes livres sont mauvais : qu'il coure dans vos fleurs ! Une leçon vaut moins pour lui qu'une culbute A cette heure. Ainsi donc, ajournons la dispute. »
Tous deux en étaient là de leurs propos joyeux, Lorsque Angélus ouvrit tout doucement les yeux Et de cet air malin, si charmant dans l'enfance, Il leur dit :
« C'est fort bien. On arrange d'avance Ce qu'on fera plus tard de son enfont gâté. Mais je ne dormais pas, et j'ai tout écouté. Savez-vous que c'est mal de disposer des autres? Pourtant n'ayez pas peur, car, sans gêner les vôtres. Je puis vous confier maintenant mes projets. Ils sont très sérieux, vous verrez ! Je songeais Depuis assez longtemps, pères, à vous les dire. Ces livres dans lesquels vous m'apprîtes à lire Et ce vaste Océan qui bjrce mon sommeil
POÈMES MODERNES
Me les ont inspirés et m'ont donné conseil.
Je veux être marin sur la mer. Ces volumes,
Que j'épelais jadis si mal, puis que nous lûmes
Ensemble et qu'aujourd'hui je relis couramment.
M'ont parlé de pays au ciel toujours clément.
Aux arbres toujours verts, pleins d'oiseaux magnifiques,
Où l'on allait porté par les flots pacifiques.
Je veux partir pour ces pays délicieux.
Ce ciel gris m'est fatal. Quand je ferme les yeux.
Tout prend la couleur d'or du soleil dans mes rêves ;
Et les vagues au loin murmurant sur les grèves
Me disent — car j 'entends des mots dans leurs rumeurs : —
K Viens avec nous, et fuis ces climats où tu meurs ! )i
Pères, ne tentez pas d'arrêter mon courage
Et ne me parlez pas d'écueils et de naufrage ;
Car j'ai lu quelque part, et c'était arrivé,
Que toujours un marin, un seul, s'était sauvé
A la nage, à cheval sur une vieille planche,
Et qu'il voyait bientôt poindre la voile blanche
D'un navire passant pour lui porter secours.
Moi, je serai celui qui se sauve toujours.
Si je tarde longtemps, il est bien inutile
D'avoir peur. Non, C'est que je serai dans une ilc
Où je m'établirai, comme a fait Robinson,
En attendant qu'il passe un brick à l'horizon.
11 arrive toujours, le moment qu'on espère.
Alors je reviendrai. Ce n'est pas vrai, ce père
Qui pleure et devient vieux, et dit : « Pauvre petit ! »
De son fils, grand garçon déjà quand il partit-
Les contes n'ont jamais une fin si fatale.
L'enfant revient toujours à la maison natale.
Prés des vieux. On s'assied en cercle autour du feu,
Et, pour les effrayer beaucoup, il ment un peu.
Comme les voyageurs de mes belles lectures,
Je vous raconterai toutes mes aventures.
Vous verrez, en ouvrant de grands yeux ébahis,
Toutes les mers, tous les peuples, tous les p.iys
Où m'auront promené la voile et la machine.
Je vous rapporterai des choses de la Chine.
Vous verrez le trois-mlts glissant prés des Ilots
Avec son pavillon qui traîne sur les flots,
Et le peuple tout nu, très noir et très sauvage,
Qmî nous suit en tirant des flèches du rivage»
Et ce sera charmant, et vous m'embrasserez
Au beau milieu de mon récit, et vous serez
Tout surpris de ma barbe et de mon air si grave.
Aux beaux endroits, tout bas, vous direz ; « Qu'il est brave
Vous sourirez, et vous m'embrasserez encor.
Et vous jouerez avec mes épaulettes d'or.
Mais, je le sais, il faut un long apprentissage.
Et dès demain je vais bien apprendre, être sage,
Lire beaucoup, veiller sous ma lampe l'hiver ;
Et puis je m'en irai pour longtemps sur la mer. »
Il se tut, souriant à quelque intime joie. Et, comme un affamé qui réclame une proie. L'Océan qui montait gronda dans les rochers. Les astres de la nuit furent soudain cachés. L'enfant agonisait; mais la voix sépulcrale De la lame étouffiiit le bruit sourd de son râle.
Alors comme brisé par ce qu'il avait dit, Angélus referma ses beaux yeux et tendit Aux deux amis ses mains plus froides et plus molles. Mais sur ceux-ci déjà les bizarres paroles De l'enfant moribond exerçaient leur pouvoir. Sombres, ils regardaient ce ciel devenu noir, Ils écoutaient le bruit plus sinistre des vagues, Et se sentaient venir au cœur ces craintes vagues Qu'on repousse, mais dont l'âme en vain se défend. Sans doute ce n'étaient que des rêves d'enfant. Inspirés par un livre ou bien par quelque image. Qu'ils laissent aussitôt sans dire : « C'est dommage ! » Et qui durent un jour ou deux pour la plupart. Mais tout cela parlait d'absence, de départ. Avec une éloquence étrange et captivante; Et l'àme des vieillards était dans l'épouvante.
Les yeux toujours fermés, le petit Angélus Reprit tout bas :
« Venez plus près, je n'y vois pluv, Le ciel et l'océan sont noirs comme l'ébènc. Ce que je vous ai dit vous a fait de la peine Tout A l'heure. Il faudra t;\cher de l'oublier. Pères, j'ai niaiiiteii.mt im réve singulier.
ANGELUS
Est-ce un rêve ? Prenez mes deux mains dans les vôtres.
Les astres dans la mer les uns après les autres
Sont tous tombés, tombés! Et dans le ciel en deuil,
Ainsi qu'un christ d'argent sur le drap d'un cercueil.
Il n'en reste plus qu'un. Vous devez le connaître,
Celui-là; car il brille au haut de ma fenêtre,
Le soir, et je le vois de mon cher petit lit ;
Et c'est le seul qui reste au ciel. Mais il pâlit !
Il a l'air aussi d'être attiré par le gouffre.
On dirait qu'il s'éteint et l'on dirait qu'il souffre.
Regardez! le voilà qui file, qui s'enfuit!...
Il est tombé ! . . . J'ai froid, j'ai peur !... Et c'est la nuit ! »
En prononçant ce mot, — c'était le mot suprême ! — Le petit Angélus s'affaissa sur lui-môme. Sa bouche ouverte et l'orbe éteint de ses grands yeux S'emplirent d'un effroi vague et mystérieux. Les vieillards, égarés et crispant la narine, Virent son front trop lourd tomber sur sa poitrine, Et ses petites mains, qu'ils lâchèrent alors, Pesamment et d'un coup glisser contre son corps. Pure, à travers la nuit profonde et solennelle, L'âme de l'enfiint mort venait d'ouvrir son aile, Ainsi que d'une salle ouverte à l'air du soir S'envole un papillon silencieux et noir.
Après un long regard échangé sans rien dire. Un long regard chargé d'horreur et de délire, Les vieillards, abattus par un terrible effort. Tombèrent à genoux devant Angélus mort.
Ils restèrent ainsi toute la nuit, farouches, Collant les froides mains du cadavre à leurs bouches, Atterrés, leurs sanglots muets les étouffant. N'osant lever les yeux sur le front de l'enfant Qui prenait la blancheur dure et froide des pierres. Mais, comme s'il était gravé sous leurs paupières. Ce visage chéri, qu'ils ne voulaient plus voir, Leurs yeux, leurs yeux fermés, toujours sur un fond noir Distinguaient Angélus, penché d'un air débile. Pâle et leur souriant d'un sourire immobile.
Ah ! cette nuit, tandis qu'ils se désespéraient. Etait-ce seulement leur enfimt qu'ils pleuraient !
Ne s'accusaient-ils pas, ces deux hommes candides ? Ne maudissaient-ils pas leurs cheveux blancs stupides? Ne comprenaient-ils pas enfin, les malheureux, Que cet être adorable était tué par eux? Que l'absurde consigne et la vaine prière. Auxquelles ils avaient donné leur vie entière. Avaient fliit leur malheur et leur aveuglement? Que prier seulement, combattre seulement. Cela n'est pas assez pour l'homme, et qu'il est lâche Et mauvais de n'avoir ici-bas qu'une tâche? Qu'il faut que chacun soit amant et père un jour ; Que la loi du devoir est une loi d'amour; Qu'être seul, cela tue et cela paralyse; Que la famille, c'est la patrie et l'église ; Que l'épée au fourreau doit orner le foyer; Que les yeux de l'enfant font croire et font prier ; Que si tous deux, le vieux soldat et le vieux prêtre. Ils n'avaient pu sauver ce pauvre petit être, A qui pourtant leur cœur entier se dévouait. C'est qu'ils l'avaient aimé comme on aime un jouet ; Que leur expérience était une chimère ; Qu'ils n'étaient que de vieux enfants ; et qu'une mère. Qui, dans l'humble maison d'un pauvre matelot. Balaye et lave, et met les légumes au pot, Et ravaude son linge, et file sa quenouille. Et tout à la fois baise, allaite et débarbouille Six marmots qu'elle voit autour d'elle courir, Eût fait vivre l'enfant qu'ils avaient fait mourir?
Le matin les surprit aux genoux du cadavre.
Et puis ce fut l'histoire ordinaire, et qui navre : Dernier regard qu'on jette au cher enseveli. Dernier baiser qu'on pose au front déjà pâli. Et plus rien ! Mais pour ces vieillards le sort complice Rendit plus douloureux et plus long le supplice. Le prêtre — il était prêtre, hélas ! — dut sur le corps De son enfant chanter les prières des morts. Lui jeter l'eau bénite en sanglotant, et boire Ses pleurs qui se mêlaient au vin dans le ciboire^ Il dut l'accompagner jusqu'au dernier logis, Où le soldat, les yeux par les larmes rougis. Dut sous son vieux sabot pousser la lourde bêche'
POÈMES MODERNES
Et couvrir le cercueil de terre toute fraîche.
Maintenant ils sont seuls. Tout est déjà rentré Dans l'ordre d'autrefois chez le pauvre curé. Assis au feu, chauffant leurs vieilles mains tremblantes, Ils laissent, sans parler, s'enfuir les heures lentes, Ne sachant rien, sinon que leur enfant est mort. Mornes, sans l'accepter, ils subissent le sort. Le soldat fait ses trous, le prêtre dit sa messe. Ils vi\Tont peu ; mais dans la suprême promesse
C'est à peine s'ils ont encor gardé la foi. On lit dans leurs regards je ne sais quel effroi Quand ils sortent tous deux en grand deuil de l'église, Au moment où le soir répand son ombre grise. Et le pêcheur, qui passe et qui les reconnaît, Regarde, tout timide, en étant son bonnet, Descendre du parvis les deux vieillards funèbres, Tandis que vibre encore au loin dans les ténèbres. Long, triste et solennel comme leur désespoir, Le dernier tintement de Ïcvi'H'Ius du soir.
■/'li& ■ If-
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IDYLLE PARISIEKKF.
|oN loin du piédestal où j'étais accoudé, A l'ombre d'un Sylvain de marbre démodé Et sur un banc perdu du jardin solitaire, Je vis une servante auprès d'un militaire. Ils se tenaient tous deux assis à chaque coin Du banc, et se parlaient doucement, mais de loin, — Attitude où l'amour jeune est reconnaissable. — A leurs pieds un enfant jouait avec le sable. C'était le soir ; c'était l'heure où les amoureux. Moins timides, tout bas osent se faire entre eux Les tendres questions et les douces réponses. Le couchant empourprait le front noir des quinconces ; Lentement descendait l'ombre, comme à dessein ; Le vent, déjà plus frais, ridait l'eau du bassin
POÈMES MODERNES
Où tremblait un beau ciel vert et moiré de rose ; Tout s'apaisait. C'était cette adorable chose : Une fin de beau jour à la fin de l'été.
Et, n'ayant rien de mieux à faire, j'écoutai.
Tous deux dirent d'abord le plaisir qu'on éprouve A parler du passé, comment on se retrouve Si loin, bien qu'étant nés dans un petit pays, Leur enfance commune, et les parents vieillis Dont on est inquiet, sans trop oser le dire Dans ses lettres, les vieux ne sachant pas écrire Et ne pouvant payer la plume du bedeau. Us dirent la rivière ombreuse, le rideau De peupliers, l'endroit pour pêcher à la ligne Caché sous le houblon et sous la folle vigne. Le cerisier qu'ensemble ils avaient dépouillé. Le vieux bateau, rempli de feuillage mouillé. Qu'on prenait pour aller jouer dans le coin d'île. Les moulins, les sentiers sous bois, toute l'idylle. Mais l'enfance du pauvre est très courte, et depuis N'avaient-ils pas tous deux souffert bien des ennuis? — Et naïve, ignorant encore la prudence, La simple enfant livra toute sa confidence, La première.
Elle dit, en termes très touchants, Que, ne supportant pas les durs travaux des champs Et ne voulant pas être à charge ù sa famille, Elle avait bien prévu qu'elle resterait fille, Ses père et mère étant de pauvres villageois. Et qu'elle était entrée alors chez des bourgeois. Or cette vie cuit pour elle bien amère, A son âge, d'avoir tous les soins d'une mère Pour des enfants ingrats et qui ne l'aimaient pas. Elle pleurait souvent à l'heure des repas. Dans sa froide cuisine, auprès d'une chandelle, Toute seule. Elle (hait courageuse et fidèle ; Mais SCS mattrcs, gardant toujours leur air grognon, Ne semblaient tnèmc pas la connaître de nont Et lut donnaient celui de la servante ancienne. Enfin la vie était dure il tous, et la sienne Lui compterait sans doute un jour pour ses péchés.
Les deux enfants s'étaient doucement rapprochés. Mais, sans pouvoir trouver un bon mot qui console, Le militaire prit à son tour la parole. Il parla, le front bas et les yeux assombris :
Lui, la conscription à vingt ans l'avait pris. ,- Etre soldat, cela se nomme encor service. Il maudit ce métier qui lui donnait un vice : De pauvre on l'avait fait devenir paresseux. L'avenir! il n'osait y croire, étant de ceux Qu'on peut le lendemain envoyer à la guerre, Un de ces hommes, faits d'une argile vulgaire, Que pour l'ambition du premier conquérant Dieu sans doute pétrit d'un pouce indifférent, Chair à canon, chair à scalpel, matière infâme Et que la statistique appelle seule une âme. Il raconta ses jours sans lin de garnison, Ses courses dans les champs, le soir, vers l'horizon, Sans but, en écoutant si la retraite sonne. Il était sans ami, sans pays, sans personne. Sans rien. Il ne pouvait se faire à son état Et parfois souhaitait que la guerre éclatât.
A ce mot, prononcé simplement, la servante Eut un petit frisson de soudaine épouvante. Et s'approchant, avec un bon geste de sœur : « Ne parlez pas ainsi, » dit-elle avec douceur; Puis elle prit les mains du soldat, sans rien dire, Et tous deux, essayant un douloureux sourire, Ecoutèrent au loin mourir le chant des nids.
Alors — mystérieux témoin, je te bénis,
Amour, consolateur dernier des misérables,
Je vous bénis, ô nuit, 6 rameaux vénérables
Qui les cachiez, pendant qu'ils oubliaient un peu! —
lîn silence, les mains froides, la tête en l'eu,
Ils virent dans l'azur les étoiles éclore.
Puis longtemps et tout bas échangèrent encore,
I ieureux et confiants, l'un près de l'autre assis.
Leurs modestes espoirs et leurs humbles soucis.
Le murmure des voix, plus craintif et plus teiuire,
S'aH'aiblit; et, bientôt après, je pus entendre