‹ Poésies, 1864-1887Chapitre 91 sur 141 · LA MARCHANDE DE JOURNAUX · texte numérisé non relu

LA MARCHANDE DE JOURNAUX

Est oublié. Ce n'est qu'une femme cupide. »

Mais, devant mon regard, l'aïeule avait compris.

« Ah ! fit-elle, monsieur, ne soyez pas surpris Si j'ai le cœur content de ce bon jour de vente. Moi, je n'ai plus besoin de rien, et je m'en vante. Mais, pour Joseph, avec de l'argent emprunté, J'ai pu prendre un terrain à perpétuité, Et j'ai fait des billets, et l'huissier me menace...

Puis, si vous pouviez voir son coin, à Montparnasse? Un vrai jardin!... Je vais prier là, tous les mois... Ça me coûte bien cher; mais aussi, quand je vois Son tombeau tout couvert de fleurs et de verdure. Il me semble que c'est ma prière qui dure ! »

Je lui serrai les mains, honteux de mon soupçon; Et, depuis lors, ayant médité la leçon, Je suis tout consolé quand un ministre tombe ; Car, ces jours-là, l'enfiint a des fleurs sur sa tombe.

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L'ÉTc4V E

EVANT la mer, assis au seuil de leur maison, La veuve du marin et son jeune garçon Sont en grand deuil. Hélas! l'équinoxe d'automne A fait d'affreux malheurs sur la côte bretonne ; Et c'est pourquoi, rêveurs devant le ciel du soir, Grtte femme et son fils sont habillés de noir. Ah! dans ce lac paisible où, sous la brise fraîche, Viennent de s'cMoigner les fuis bateaux de pêche Dont les voiles, là-bas, blanchissent dans le ciel, Nul ne reconnaîtrait cet Océan cruel Qpi, l'an dernier, pendant la grande marée haute, Vm un jour, a broyé vingt barques sur la côte. Ht, parmi tant de deuils dont le pays est plein, A navré cette femme et fait cet orphelin.

Le civi peut 6trc pur, la mer peut être belle,

l'épave

La veuve du marin est sombre et se rappelle L'eflfroyable tempête où son homme a péri.

« C'est aussi de sa faute, à mon pauvre mari ! Dit-elle en soupirant à son fils qui l'écoute. Il faut porter secours aux malheureux, sans doute, Et nul ne l'a plus fiit que mon brave Mathieu. Mais affronter ainsi la mort, c'est tenter Dieu !.. On n'avait jamais vu de pareille marée. Ton père était chez nous, sa barque était rentrée; Il disait, en mangeant sa soupe : — « Il faut qu'on soit Maudit pour être en mer par ce vent de noroit ! » Après dîner, Mathieu prend sa pipe et l'allume. Et va fumer dehors, comme il avait coutume. Là, malgré le gros temps, ils étaient quelques-uns Qui regardaient sauter et mousser les embruns. Quand, tout à coup, voilà que mon homme remarque, Du côté des rochers Saint-Pierre, un trois-mâts-barque... Doux Jésus! Ce ne fut pas long. En un clin d'œil. Le malheureux navire échoua sur l'écueil.

— « Un canot! » dit Mathieu... J'étais épouvantée; Les autres lui montraient cette mer démontée

Et la lame en fureur qui crachait des galets.

— « Un canot! répétait ton père. Sauvons-les! Un canot à la mer, ou nous sommes des lâches ! Le mien, si vous voulez, car aux plus rudes tâches Il est bon; il ne craint ni le flot ni le vent,

Et je l'ai baptisé d'un beau nom : En avant!... o

Ah ! les hommes sont fous, monTicnnot I... Ils partirent.

Et tous ont péri, tous... A l'heure où se retirent

Les vagues, tu m'as vue aller tout cet hiver,

Chaque jour, aussi loin que va la basse-mer.

Mais l'Océan qui meurt à mes pieds et les lave

N'a jamais rejeté la plus petite épave,

Pas plus du grand trois-mâts que du pauvre canot...

O mon mignon chéri ! Pauvre petit Tiennot !

Ne va plus sur la mer... tu sais, j'ai ta promesse...

Monsieur le recteur t'aime et tu lui sers sa messe ;

Il t'apprend l'écriture... Eh bien, c'est ton destin.

Tu deviendras un prêtre et parleras latin.

Et puis, loin de ces flots dont le bruit m'épouvante.

Quand tu seras curé, je serai ta servante.

Ne te fais pas marin ! . . . D'ailleurs, tu m'as promis. . .»

L'enfant se tait. Il songe à ses petits amis,

A ces gamins qu'il voit, dès que le matin brille,

A bord d'une chaloupe, aller à la godille.

Tandis qu'il n'ose plus, le craintif orphelin,

Pousser un aviron ni nouer un grelin.

Il a promis, il veut obéir à sa mère.

Mais, lorsque le curé, refermant sa grammaire.

Lui dit : « Va-t'en jouer ! » et qu'il est libre enfin.

Troussé jusqu'aux genoux, et sur le sable fin

Marchant pieds nus, il court bien vite sur la grève,

Et le fils du marin cherche à tromper son rêve.

Mais sentir l'âpre vent souffler dans ses cheveux

Et l'eau froide monter sur ses mollets nerveux,

Voir au loin le gros coup de la lame mauvaise

Éclater en couvrant d'écume la falaise.

Remplir tout un panier de crevettes, chercher

Quelque hideux homard tapi sous un rocher.

Ou saisir le lançon dans sa fuite rapide.

Cela ne suffit pas à l'enfant intrépide.

Non! son ardent désir, c'est le bateau mouvant.

Avec sa voile ronde et ses deux focs au vent

Et le lest de galets humides qui le charge,

C'est la course au lointain horizon, c'est le large

Avec sa forte houle et son grand souffle amer.

C'est l'ivresse d'aller sur cette vaste mer

Dont le parfum le grise et le rhythnie l'attire...

Et voilà de longs mois que dure ce martyre!

Mais le temps passe. Encore un équinoxe affreux! Et les marins du port, un jour, causant entre eux, Tout comme l'an dernier, sur la mer en délire. Viennent de signaler un malheureux navire, — Un brick, cette fois-ci, — qui touche le récif. A chaque lame, il fait ce sursaut convulsif Qu'on pourrait appeler le râle du naufrage.

« Un canot à la mer ! des hommes de courage ! » Dit quelqu'un. Aucun d'eux n'a pu, certe, oublier Les camarades morts de l'automne dernier; Mais voilà qu'on entoure une barque et qu'on l'arme. La mère de Tiennot est là, pleine d'alarme, Elle étreint son garçon et lui redit tout bas :

CONTES ET POÉSIES

« Tu sais, tu me Tas bien promis... tu n'iras pas! » Et, les yeux dilatés et se mordant la bouche, L'eniant ne répond rien et regarde, farouche. Les braves compagnons qui parent le bateau. Tout à coup, une lourde et sombre masse d'eau S'écroule avec fracas, couvrant tout de sa bave, Et devant l'orphelin elle jette une épave, Une planche pourrie et rongée où l'enfant A déjà distingué ces deux mots : En avant ! L'Atlantique a tiré du fond de son repaire Ce débris de bateau. C'est un ordre du père ! Les sauveteurs sont prêts; ils poussent leur canot; Etf s'arrachant des bras de sa mère, Tiennot Saute auprès d'eux, saisit à la hâte une rame... Et les voilà partis avec l'énorme lame !

Comme on les suit des yeux ! Hardi, là ! Comme ils vont ! Sainte Vierge! voyez cette lame de fond... Ils ont chaviré... Non! le canot se redresse... Il va toucher, il touche au navire en détresse... Il était temps, le brick se penche à faire peur... Ils reviennent déjà... Voilà des gens de cœur! Qu'ils sont chargés ! Ils ont de l'eau jusqu'au bordage. « Combien en avez-vous sauvé ? — Tout l'équipage ! — Hurrah ! Vite! jetez une corde... Aidez-nous... » Et, tandis que, joyeux, sautent sur les cailloux Sauveteurs et sauvés, parmi l'écume amère, Le brave enfant Tiennot dit à sa pauvre mère. Qui de ses bras brisés l'entoure en sanglotant :

« Maman, ne gronde pas... Le père est si content ! »

L'EtNiF(AtNir VE Lc4 "BoiLLE

CONTn PARtSIEN'

A R F o I S , dans un coin triste et noir pousse une fleur.

Sa mère était concierge et son père souffleur D'un théâtre qui fit des faillites célèbres. Semblables aux hiboux qui voient dans les ténèbres, Ces époux vivaient là, venus on ne sait d'où, La femme dans sa loge et l'homme dans son trou.

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CONTES ET POÉSIES

Une enfant leur naquit ; elle vit la lumière

— Du gaz, bien entendu, — le soir d'une « première » ,

A l'heure où justement la toile se levait.

L'homme était à son poste, éloigné du chevet

De sa femme; mais tous songeaient à l'accouchée.

Les actrices, leur scène une fois dépêchée.

De bruyants falbalas emplissant l'escalier,

Auprès de la malade allaient se relayer ;

Et, lorsque fut passé l'instant le plus critique,

L'ingénue — elle avait un fils en rhétorique

Et venait de donner les soins les plus adroits —

Profiu de son grand monologue du « trois »,

— Alors que, d'une infâme action accusée, Elle devait tomber sur le sol, écrasée

Sous un fardeau trop lourd d'angoisse et de douleur, —

Pour accomplir sa chute en face du souffleur

Et calmer le souci du père de famille

En lui jetant tout bas ces mots : « C'est une fille! »

— D'ailleurs, ce fut un jour de chance et de succès. Le drame — il était plein de fautes de français — Fit louer deux cents fois la salle, dès la veille ;

Et la mère et l'enfant se portaient à merveille.

Le nouveau-né gênant fort ses humbles auteurs,

Une souscription entre tous les acteurs

Fournit aux pauvres gens des secours provisoires.

Le berceau fut prêté par le chef d'accessoires,

E» le comique — un fort buveur, de son aveu —

Donna le biberon, pour faire rire un peu.

Tous aimaient la petite, et tous s'occupaient d'elle,

Et l'on tomba d'accord pour l'appeler Adèle,

A cause d'Ànlony, qu'en son meilleur destin

Son pêrc avait joué — très obscur cabotin,

Mus beau gardon, ayant l'cdl noir, la taille mince —

Avec Dorval frisant sa tournée en province.

Pub le hÊpfème tut lieu. La troupe, avec ferveur,

VH donner i l'enfant ce billet de faveur

Qmc poor entrer au ciel on présente au contrôle ;

El le prrain, —c'était Saint-Phar, le premier rAlc, —

Ayant lu PoljfutU et « pioché » ion Credo,

Far MM recueillement étonna le bedeau.

LàUufattitê bien de umtes le» manières.

On iOi feotlmcnt déjeuner prêt d'AsuiôrLi;

A l'heure du spectacle on revint à Paris,

Au milieu des gamins saluant à grands cris

Ces voitures de gais comédiens chargées ;

Et, le soir, le pompier lui-même eut des dragées.

ES artistes ont très bon cœur, le plus souvent. C'était à qui prendrait le mieux soin de l'enfant, — La concierge en sa loge étant très occupée, — A qui ferait sauter la gentille poupée, A qui l'entourerait de mille attentions. Les femmes l'apportaient aux répétitions, Et la petite Adèle y faisait les délices Des longs moments d'ennui perdus dans les coulisses. La duègne, en attendant l'appel du régisseur, Berçait sur ses deux bras l'cnfiint avec douceur, Puis, quand venait son tour, à sa réplique prête. Repassait le bébé bien vite à la soubrette. Quand elle eut quinze mois, quand son corps se tint droit, Ce fut madame Armand, l'étoile de l'endroit, Qui la fit marcher seule, et qui, de ses mains blanches, Guida les premiers pas d'Adèle sur les planches. Mais quel triomphe aussi, quand, un beau jour, soudain, Elle alla du « côté cour » au « côté jardin I » Puis, dès qu'elle se mit à babiller, ces dames Lui firent répéter des mots de mélodrames, Et l'enfant, — influence étrange du milieu ! — Avant : « Papa, maman », vagit : « Merci, mon Dieu ! » Pourtant madame Armand, pieuse à sa manière, Lui fit aussi par cœur apprendre sa prière; Et lorsque les acteurs se taisaient un instant, Un fragment de Pater de derrière un portant S'envolait, murmuré par une voix plaintive. Et quelquefois ces mots : Qtu votre rfgm arrive!... Ou quelque Ainsi soit-il I ponctuaient tour ;\ tour La tirade du traître ou la scène d'amour.

C'est ainsi que vivait, depuis sept ans, Adèle, Heureuse de sentir tant d'amis autour d'elle

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