L ENFANT DE LA BALLE
3ri
Et faite à ce milieu tout artificiel.
N'ayant presque jamais vu la couleur du ciel, Elle jouait dans l'ombre, et, la nuit, était brave Comme un frais papillon captif dans une cave.
ERS ce temps, le théâtre où grandissait l'enfant Allait très mal. L'été fut par trop étouffant Et, trois mois, l'on joua devant la salle vide, Tandis que le public, de bocks mousseux avide. Dans les cafés-concerts allait prendre le frais ; Puis un drame à décors ne couvrit pas ses frais, Puis vint une féerie, autre chute complète. Le directeur avait si bien perdu la tête Que, devant son bureau, toujours plus encombré De manuscrits poudreux et de papier timbré. Pauvre homme à moitié fou, fable de ses confrères. Il songeait à monter des pièces littéraires ! Le malheureux parlait même d'un drame en vers, Lorsque, le rappelant à des goûts moins pervers. Son régisseur, avec sa voix la plus câline. Lui dit :
« Monsieur, si nous remontions l'Orpheline ? »
L'homme fut tellement ému qu'il suffoqua ; Il se frappa le front en criant : « Eurêka ! » L'Orpheline pouvait le tirer de l'abîme.
C'était un vieux mi'lo du Boulevard du Crime Qui toujours avait fait, pendant de nombreux soirs. Ruisseler tous les yeux, tirer tous les mouchoirs : Un titre qui d'avance assurait la recette. Le seul obstacle était le rôle de Suzette, De l'enfant de six ans prise par des voleurs. Dont la grâce touchante et les affreux malheurs Faisaient couler les pleurs comme une cataracte, Et qu'enfin retrouvait sa mère, au cinquième acte.
Le directeur disait :
« Qui me jouera cela ?
La créatrice était la petite Stella...
Mais elle est mariée et mère de famille, A présent... Où trouver une petite fille Sachant « dire », sachant « marcher » ?. . .
Le régisseur Eut un sourire fin de profond connaisseur Et conseilla :
« Prenez donc la petite Adèle...
Une enfant de la balle, allez!... Je réponds d'elle Elle réussira, j'en ferais le pari.
La petite est émue en voyant d'Ennery.
Son premier alphabet fut La:(are le pâtre. . . Artiste dans le sang!... C'est né pour le théâtre. Et ça vous portera joliment les haillons... »
Et l'imprésario, rêveur, dit :
« Essayons ! »
N mit donc l'Orpheline à l'étude au plus vite, Et l'on distribua le rôle à la petite, Après avoir, avec un cachet de dix francs, Apaisé les légers scrupules des parents Qui d'abord alléguaient sa faiblesse et son âge ; Et l'aisance régna dans le pauvre ménage. Et la loge lança dès lors aux environs Des parfums de civet et de dinde aux marrons. Pour Adèle, elle était par la joie étourdie. Un rôle ! elle allait donc jouer la comédie ! Un rôle I elle pourrait enfin se maquiller !
Quand le vieux régisseur l'eut bien fait travailler,
On répéta. Chacun pressentit la victoire.
La petite « vibrait » comme au Conservatoire,
CONTES ET POESIES
Disait juste, « écoutait » à merveille, et savait
Avec le moindre mot obtenir un « effet » .
Alors le directeur fit agir la réclame,
Assi^;ea les journaux, car, bien que son vieux drame
Fût écrit en patois et fut bête à pleurer,
n était maintenant sûr de tout réparer
Et de combler le gouffre immense de sa dette.
Adèle sur Taffiche eut son nom en vedette
Au-dessus de Saint-Phar et de madame Armand,
Ce qui fut un scandale; et, depuis ce moment,
L'actrice, qui naguère en faisait son idole,
A l'enfant n'adressa même plus la parole,
Et Saint-Phar, furieux, menaça d'un procès.
Cependant, on donna la pièce. Quel succès ! Dès qu'Adèle parut, la salle fut conquise ; Et vraiment la mignonne actrice était exquise Et ne ressemblait pas à ces pauvres enfants, Bâtards de perroquets et de singes savants, Dont parfois le théâtre exhibe la torture. En argot de métier, c'était une « nature ». Elle vivait son rôle et ne le jouait point ; L'artiste en elle était habile au dernier point, Et l'enfant conservait cependant tous ses charmes. Adèle fit répandre une averse de larmes, Oyand, sans pain elle-même, aux pauvres du chemin Elle donnait les fleurs qu'elle avait à la main. Elle eut quatre rappels, vingt bouquets; et la toile S'abaissa lentement sur la petite étoile. Au milieu des sanglots, des bravos et des cris. Une altesse royale, en passage à Paris, Vint embrasser l'enfant et lui fit grand éloge Devant dix reporters accourus dans sa loge. Ce fut une folie, un gros succès d'argent I Le directeur, traité de « très intelligent », Paya md penoonel en reurd d'un trimestre, Congédu h claque et supprima l'orchestre. Ilcin d'audace, il risqua de» tarif» inouïs. Son théâtre, autrefois le dernier des boiiit-bouit, Vh devant ic» bureaux piaffer les équipages ; Lct )ottnMUX Texaluient â leurs troi%ièniv!( pages, EpoiMUM Icun dkhés, jusqu'aux « mots » de ganiini, El parlant du cai»»ier qui k frottait les mains.
.ÉLAs! ne rions pas; car renflint-phcnoménc Est au dernier degré de la misère humaine; Regardez seulement ses grands yeux moribonds.
Au milieu des bouquets et des sacs de bonbons, Affolée et vivant comme dans une fête, Adèle se plaignait pourtant do maux de tête; Un frisson secouait parfois son corps nerveux ; Elle portait, d'instinct, la main à ses cheveux Et disait : « C'est passé ! » Mais l'enfant de la balle, Un soir, ayant joué sa scène principale, Effraya les acteurs par son teint enflammé ; Et l'un d'eux, le fameux comique Bienaimé, Qu'adorent les titis pour son grand nez qui bouge. Lui dit :
« Mais pourquoi donc as-tu mis tant de rouge ? »
Alors, touchant son front d'un geste machinal :
« Non, je n'ai pas de fard, fit Adèle. J'ai mal! »
Elle joua pourtant, mais la pauvre petite Fut prise dans la nuit par une méningite.
Quel désastre! On doubla le rôle sans pitié;
Mais la location en baissa de moitié.
Le médecin craignait une crise mortelle,
lit l'on n'entendait plus qu'un mot : « Comment va-telle ? m
Le directeur montra beaucoup de dévouement.
Il l'avait fait porter dans son appartement
Et de ses père et mère il avait pris la place.
Veillant la cher': enfant, lui mettant de la glace
.Sur le front, l'entourant de ses soins amoureux.
Une nuit, la malade eut un (.Iclirc .illVeux.
Elle croyait jouer avec ses camarades,
Récitait des fragments de rôle, des tirades,
UenunJait si Nadar vendait su carte-album