LES BOUCLES D OREILLES
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Un groom, guêtre de cuir, suivi d'un chien terrier, Lui sourit au passage, une paille à la bouche; Mais l'enfant va plus vite et dédaigne, farouche. L'hommage du bel homme en culottes chamois.
L'ouvrière travaille ici depuis un mois.
Malgré les yeux hardis des valets d'écurie.
Elle s'y plaît beaucoup. . . Trois francs, et bien nourrie ! .
Dans le petit salon, d'où l'on voit le jardin.
Son ouvrage du jour est prêt, dès le matin,
Et son café servi par la femme de charge.
Tout lui parle, en ce lieu, de vie heureuse et large.
La cheminée, où flambe un joyeux feu de bois,
A son marbre encombré de bibelots chinois.
Dans des panneaux bordés de dorures légères,
On a peint des bergers aux pieds de leurs bergères.
Les murs sont d'un blanc doux ; tout est riant et clair.
Dehors, le parc — on touche à la fin de l'hiver —
Est déjà printanier sur ses pelouses fraîches.
Les arbres dépouillés laissent voir les deux flèches
De l'église voisine, et des pigeons ramiers
Vont des clochers aux nids dans leurs vols familiers.
Tout ici semble faire accueil à la fillette.
Qui, pour accommoder quelque objet de toilette,
S'est mise à l'œuvre et tire allègrement son fil,
— Tout jusqu'au grand portrait équestre, de profil.
D'un aïeul en perruque, au nez de grande race,
Avec le cordon bleu traversant sa cuirasse,
Qui gagne, en agitant un court bâton doré,
La bataille qu'on voit sous son cheval cabré.
Dire que, l'autre mois, elle était sans ouvrage!
Oh ! comme elle a bien fait de prendre son courage
A deux mains et d'aller au couvent voir la sœur!
Justement on avait le même confesseur;
On l'avait remarquée aux vêpres, les dimanches.
Sœur Agathe, cachant ses deux mains sous ses manches,
Ecouta sa requête et fit un gros soupir.
Mais, dès le lendemain, on la faisait venir
Pour travailler, et tous les jours, chez la duchesse.
Comme, dans ce milieu de luxe et de richesse,
On était bon pour elle, et comme on lui parlait!
Toujours : « Mademoiselle, « et toujours : « S'il vous plaît. »
Très timide, elle s'est pourtant apprivoisée.
Dans cette belle chambre, auprès de la croisée.
Devant ce grand jardin par instants regardé.
Quand, toute à son travail, le doigt coiffé d'un dé,
Elle coud vivement, en cassant des aiguilles,
Surviennent quelquefois la duchesse et ses filles.
Les deux aimables sœurs qui se ressemblent tant.
Pour parler de toilette on s'arrête un instant.
Et la fille du peuple en est toute charmée;
Car ce sont des : « Bonjour, mademoiselle Aimée !...
Et ce tameux peignoir? eh bien, avance-t-il? »
La grisette, piquant dans l'étoffe son fil.
Explique aux jeunes sœurs, auprès d'elle penchées,
Comment elle fera des bordures ruchées;
Et l'on s'oublie alors en ces discours profonds
Qu'ont les femmes toujours à propos de chiffons.
L'ouvrière aime à voir les nobles demoiselles ;
Et le parfum léger qui voltige autour d'elles.
Leur voix fraîche, leur teint pur sans vulgaire éclat,
Tout flatte et satisf;iit son instinct délicat.
Elles disent: « Maman, vois donc! c'est une fée...
Quelle adresse ! quel goût !. . . » Et, comme réchauffée
Par l'éclair bienveillant jailli de leurs beaux yeux.
Quand ces dames s'en vont, l'enfant travaille mieux.
Pour elle on a d'ailleurs des égards sympathiques. Elle ne mange pas avec les domestiques; Un laquais en livrée et moulé dans ses bas Apporte un guéridon à l'heure des repas. Met la nappe, et lui sert un tas de bonnes choses Dans de la porcelaine où sont peintes des roses, Et des mets inconnjus dont le goût la surprend, Et des gros fruits comme on n'en voit qu'au restaurant. Ce bien-être lui fait plaisir; elle apprécie Tous ces riens d'élégance et d'aristocratie : Telle une fleur chétive et poussée en un coin. Qui n'a vu le soleil, au printemps, que de loin. Lorsqu'un rayon de juin un instant la visite. S'épanouit un peu dans l'ombre qu'elle habite.
CONTES ET POESIES
Aïs le soir Nient. Il faut rentrer à la maison.
Franchissant de nouveau la porte au vieux blason,
Elle part à travers la foule qui circule.
Le gaz est blême encor ; la fin du crépuscule
Met des tons saumonés dans le ciel d'un vert fin ;
Et les passants nombreux se hâtent, ayant faim.
Elle aussi se dépèche, ayant près d'une lieue
A faire pour revoir le fond de sa banlieue,
Et son triste logis et la soupe et le bœuf
Que déjà doit servir le père, deux fois veuf.
Vieil ouvrier courbé de tirer la bricole,
A ses deux petits gars revenant de l'école.
Elle songe, à présent, à ce père. Pourvu
Qu'il soit rentré déjà, pourvu qu'il n'ait pas bu,
Pourvu qu'il n'ait pas fait aux enfants une scène.
Car, ce soir, il a dû recevoir sa quinzaine,
Et, des fois, il s'en va nocer pendant deux jours.
Dans le fourmillement du peuple des faubourgs,
Elle se hâte, en proie aux chagrins de famille.
Sans s'entendre appeler : « Le joli brin de fille ! »
Invitant, d'un dciour brusque sur le trottoir,
L'homme gris qui trébuche au seuil de l'assommoir,
Scsdurnunts yeux baissés, un gros souci dans l'àmc,
Marchant vite, l'enfant a des façons de dame
Qii't la font respecter du r(^dcur libertin.
Cependant vile arrive i son quartier lointain, Où let pn^unts ont l'air de fusilleurs d'otages. Elle atteint u maison, monte ses cinq étages, Entre chez elle... Ainsi qu'elle l'a pressenti. Son père — vilain homme I — a fait le samedi. lx% deux gamins, auxquels clic tient lieu de mère, Rentra depuis longtemps de l'école primaire Et tout seuU au logis, ont déjà peur un peu. Elle donne un coup d'oril bien vite au pot-aufcu,
Rjt^urr II-*. Mirjiit\ d'uni- Ihjiiiil- pjroli-.
Met le couvert, allume une lampe à pétrole. Et, quand les deux petits enfin rassassiés, Avant dîné trop tard, dorment sur leurs cahiers. Elle rêve.
Mon Dieu ! que cette chambre est laide ! La lampe la remplit d'une odeur acre et tiède. Sur le fiiuteuil qui perd son crin, un chat pelé Auprès du petit poêle en fonte est installé. Au mur pend une image à moitié déchirée : — Gambetta, tète nue, en pelisse fourrée. D'un geste de tribun guidant les bataillons. — Les enfants assoupis sont vêtus de haillons. C'est la misère I . . . — Alors l'humble enfant se rappelle L'hôtel vaste et pompeux, la chambre large et belle, Le joli déjeuner et toutes ses douceurs, Et la noble duchesse et les deux jeunes sœurs Qui viennent auprès d'elle, alors qu'elle travaille, Si fraîches, se tenant gentiment par la taille, Avec les calmes yeux et le teint pur et clair Des heureux d'aujourd'hui, de demain et d'hier. Ah! si l'on comparait leur vie avec sa vie!.,. Qu'éprouve-t-elle donc? Serait-ce de l'envie? Ce mauvais sentiment la fait pourtant frémir... Très lasse, elle s'accoude et voudrait bien dormir. Dans la maison, il règne un si profond silence Qu'elle se laisse aller à cette somnolence; Mais un fracas connu vient soudain l'éveiller...
C'est son père ivre-mort, tombant dans l'escalier !
urr jours après. Aimée était à son ouvrage. Et rien n'avait changé du superbe entourage. Ratissant les massifs, un garçon jardinier Travaillait dans le parc un peu plus printanier. Les bergers des paimeaux, gardant la même pose, Offr.iifnt Ifiirs .ii'iu-Kis ornés il'mi icilliiT rose.
LFS BOUCLES D OREILLES
Et l'ancêtre, campé sur son fougueux cheval, Livrait plus que jamais son combat triomphal.
L'ouvrière cousait, quand les deux demoiselles Arrivèrent gaîment, en toilettes nouvelles. Se ressemblant toujours comme deux gouttes d'eau. c< Mademoiselle, on vient pour vous faire un cadeau. Dit l'aînée. II s'agit de ces boucles d'oreilles. Nous les portons, ma sœur et moi, toujours pareilles, Et nous distribuons parfois nos vieux bijoux... Nous avons donc gardé cette paire pour vous, Et nous avons donné la seconde à Julie. »
Une confusion qui la rend plus jolie
A fait rougir Aimée; elle ne sait comment
Exprimer sa surprise et son remercîment.
Mais, avant qu'elle puisse assembler ses paroles :
« Laissez-nous faire ! » ont dit les deux charmantes folles ;
Car elles sauteraient volontiers au plafond,
Tant leur cœur est joyeux du plaisir qu'elles font.
Et chacune aussitôt s'empare d'une oreille
Qiii, sous l'émotion, devient chaude et vermeille,
l'ait en un rien de temps le travail compliqué
D'enlever de son trou le pendant de plaqué
Acheté par Aimée à la « boutique à treize, »
Et d'y substituer, tout en souriant d'aise,
La frêle tige d'or où frissonne un saphir.
« Elle est blonde! Cela lui convient à ravir!... Quel bonheur ! . . . Un miroir ! Vite ! Qu'elle s'y voie ! »
Et voici que l'enfant du peuple, ivre de joie, Regarde étinceler — spectacle fabuleux ! — Deux diamants d'azur auprès de ses yeux bleus. Quoi ! ces oreilles-là, vraiment, ce sont les siennes ! . . . Elle en tremble... Et pourtant les deux patriciennes, Ne sachant même pas ce que vaut leur présent, Ont donné ce bijou de luxe en s'amusant. Comme, au verger, quand juin souffle ses chaudes brises, Les gamines se font des boucles de cerises.
A nuit tombe. Huit jours encor se sont passés.
L'ouvrière revient chez elle à pas pressés.
Les deux sœurs, si souvent sur son travail penchées.
L'ont comblée aujourd'hui de cornets de dragées ;
Car la plus jeune, espiègle au sourire taquin,
La veille était marraine à Saint-Thomas-d'Aquin.
Aimée a le cœur gros pourtant et n'est pas gaie.
Son père, absent trois jours, a bu toute sa paie.
Hélas! elle a quitté le logis sans savoir
Si les enfants auraient de quoi souper, ce soir.
L'ivrogne — elle le gronde, à présent, quelle honte ! —
Devait à son patron demander un acompte.
Elle rentre en songeant :
« L'aura-t-il obtenu ? »
L'incorrigible! Il n'est pas même revenu. Dans la chambre glacée, elle trouve les mioches Seuls et sans pain. — Elle a des bonbons plein ses poches ! Elle ouvre le buffet. Pas de pain ! pas de pain ! Déjà son frère aîné lui dit : «Nous avons faim; » Et le cadet — il a cinq ans — a l'air tout sombre. Alors, dans un miroir cassé, pendu dans l'ombre, L'ouvrière, tournant au hasard ses yeux fous, A ses oreilles voit briller les deux bijoux... Et les petits sont là, dont le regard implore ! Le mont-de-piété doit être ouvert encore. Elle sort brusquement en se touchant le front. . . N'avez pas peur! Ce soir, les enfants souperont.
Cette nuit-là, ce fut la pire de ses veilles. Comment faire, à présent, sans les boucles d'oreilles? Chez ces dames, demain, comment se présenter? Et leurs regards surpris, comment les supporter?...
CONTFS ET POESIES
Tout dire?... Mais dût-on croire son témoignage,
Il faudrait avouer les bijoux mis en gage,
Son salaire mesquin qui ne peut tout payer.
Et le \'ice du père, et l'horreur du foyer ! . . .
Dieu ! Si l'on supposait qu'elle invente une histoire !
Puis, ce serait bien pis si l'on devait la croire.
On lui voudrait donner la charité !... Jamais !
Non, non! Elle oubliera le chemin, désormais,
De la noble maison qui pourtant lui fut bonne ;
Elle craint d'inspirer, en acceptant l'aumône,
A CCS cœurs qui pour elle eurent quelque amitié,
Un peu de ce mépris que contient la pitié.
Elle travaillera n'importe où, l'ouvrière,
— Gens heureux, jugez-la trop honteuse ou trop fièrc ;
Blâmez-la, gens heureux ! Je l'aime et je la plains. —
Et, pour le méchant père et les deux orphelins.
Elle ira, s'il le faut, demain, la désolée.
Ainsi que dans l'hiver de la grande gelée
Où l'on avait vendu la paillasse et les draps. Coudre, à vingt sous par jour, le linge des soldats !
R, hier, accompagnant ses filles, la duchesse Contait à sœur Agathe, au sortir de la messe, Comment sa protégée — « une perle, ma foi ! » - N'était plus revenue, et sans dire pourquoi, Malgré tous leurs efforts de bonté délicate.
La sœur fut très confuse et dit
« C'est une inmate ! »
DANS LA SEAVCE PUBLIÛCE DES Cl N a A C A D t M 1 1 S , LE 25 OCTOBRE I 8b6.
Au MARQ.LIS DE Q.U H U X DE S Al N T- H 1 LA 1 RE ,
ES luimblc'S, les vaincus résignés de ki vie Restent mes préférés toujours, et j'ai l'envie De dire simplement, comme on me l'a conté, L'obscur roman d'un cœur seulement visité Par un triste rayon d'amour sans espérance :
CONTES ET POÉSIES
Tel un pauvre captif, enfermé dès l'enfance. Voit une lueur pâle éclairer tous les soirs Faiblement sa fenêtre étroite aux barreaux noirs, Et, séparé du ciel qu'un mur épais lui voile, De tout le firmament ne cormaît qu'une étoile.
Elle s'appelait Jeanne; elle avait dix-huit ans. Son père n'était plus, et, depuis quelque temps. Elle logeait avec sa mère, aveugle presque, Dans une vieille rue encore pittoresque, Tout au bout du pays Latin, dans le quartier De l'étudiant pauvre et du petit rentier. Entre le Panthéon et le Jardin des Plantes. Là, les heures du jour passent calmes et lentes. C'est la pro\nnce, avec son charme habituel, Mais avec un accent plus intellectuel ; Là, souvent, le flâneur à la main porte un livre. C'est le dernier endroit où le rêveur peut vivre Dans ce Paris tout neuf, qui tourne au Chicago. Quel silence! Le pas éveille encor l'écho. Je sais par là des coins pleins de mélancolie Ou persiste l'ancien réverbère à poulie ; El, dans une ruelle où j'ai souvent erré, Par une porte, on voit un jardin de curé Au fond duquel se dresse, entouré de feuillages, Napolc-on premier, (ait tout en coquillages.
Ix» deux femmes logeaient dans ce quartier perdu, Près des toits, et soignaient un jardin suspendu Sur un petit balcon, où, le soir, tout près d'elles. Passait le souple vol des noires hirondelles. C'était la pauvreté décente, ayant enfin Cl' qu'il laut strictement pour n'avoir froid ni faim ;
dan» l'étroit logis des dames du cinquièiuf.
iiuit la chaleur des foyers où l'on s'aime. 1.0 nicuhlo, tout passés de mode et bien fanés, •' ■ les splendeurs de temps plus fortunés.