LE DOUTE
La Ibnne a des splendeurs où trébuche la foi : Quelle immortalité vaudra jamais la tienne, Matière que revêt la beauté souveraine, Nature à (jui sourit une éternelle loi?
Tout est saint, tout est dieu, tout est vivant en toi ! Quand notre àme se prend à ta grandeur sereine. L'immobile nous charme et vers lui nous entraîne; Et nous sentons, perdus dans un mystique émoi,
Notre sang qui se fige au cœur glacé des marbres, Ou se fait sève et court sous Técorce des arbres, Ou rougit les pavots parmi les blés flottants.
A riiorreur du tombeau Fespérance pardonne. Et le désir nous prend de la Mort qui nous donne La gloire de ileuiii' hi robe du Printemps!
LA YIE DES MORTS 2o3
La Mort revêt d'éclat la Nature éternelle Et c'est elle qui fiiit la gloire du Printemps ! Aux germes sous la pierre endormis et latents Elle garde l'honneur d'une forme nouvelle.
C'est la Vestale assise au temple de Cybèle Qui veille sans relâche aux feux toujours vivants ; C'est la grande Nourrice, et ses derniers enfants Un jour boiront notre àme au bout de sa mamelle.
Oh ! la nouvelle vie et le grand renouveau ! C'est le monde des fleurs qui jaillit du tombeau; C'est la rose de mai saignant sur la bruyère ;
C'est l'or que le vent roule aux cimes des moissons C'est l'odeur des jasmins naissant sous les gazons C'est la splendeur des lis qui monte de la terre!
Ce qui reste des morts, après les sépultures, Ne vaut pas qu'on le cherche au secret des tomheaux Oîi leur chair se meurtrit et s'effondre en lambeaux, Sous le flagellement des lentes pourritures.
Leur image, vivante en de rares cerveaux, Y subit, par l'oubli, Taffront des morts futures, Et s'efface, parmi l'ombre des deuils nouveaux, Aux mémoires eu deuil de leurs progénitures.
Ce qui reste des morts, hélas! ce n'est rien d'eux. S'ils gisent tout entiers en leurs débris hideux. Ou s'ils n'ont que nos vains souvenirs pour revivre.
Et si leur àme, éparse entre les (loraisonsj
S'exhale tout entière aux cimes des gazons,
Ce qni reste des mar s, c'esl l'elïroi de les suivre!
Sans cesse refoule', sans cesse jaillissant, Aux flancs de la Matière entr'ouvrant des gerçures, Un flot profond et sourd perle comme le sang Que filtrent lentement les vieilles meurtrissures.
C'est la source sacrée où, pas à pas, descend. Pour y boire en silence et laver se? blessures. Le troupeau des vivants saignant sous les morsures Dont le Temps, dur pasteur, les déchire en passant.
C'est la Vie inconnue, éternelle et profonde Dont vous vivez encore et fécondez le Monde, 0 frères que pleurait la pale humanité !
Car, après l'agonie et les adieux suprêmes,
Ce qui reste de vous est plus grand que vous-mêmes
0 Morts dont l'Ame errante emplit l'immensité.
256 LA YIE.
Sans pitié ni souci du rêve audticieiix Qui promet au Néant notre ame tout entière, L'infatigaljle écho promène sous les cieux La plainte de l'Esprit que trahit la Matière.
Sous les sens révoltés, une voix prisonnière S'accroît et les défie, et leur chant orgueilleux Traîne, sans l'étouffer, à l'oreille des dieux, Cet éternel sanglot qui sort de la poussière.
De ruines couverte et de mondes flottants, La mer de l'hifini gronde aux rives du Temps. L'espérance au tomheau descend inassouvie ;
Et la Mort nous élreint entre ses hras jaloux, Sans hriser cette foi que nous portons en nous. D'une force d'aimer qui survit à la vie!