LE SOIR
(Quatrains.)
Restez, je vous en prie, restez ici. Ne vous levez pas! Avez-vous besoin de lumière? Non. Faites que ce rêve dure encore. Je vous en supplie : restez!
Peut-être la lumière nous blesserait-elle comme un dard. Trop long a été le jour. Et moi, déjà je pense à son retour avec horreur. La lumière est comme un dard.
Vous non plus, vous ne l'aimez point, n'est-il pas vrai? Vos yeux sont las, dans le jour. On dirait presque que vous ne pouvez relever vos paupières sur ces yeux douloureux;
Et rien, en vérité, rien n'est plus triste que l'ombre ■'•: faite, quelquefois, au haut de vos joues par les I cils immobiles, quand votre bouche ne sourit plus. I
.Mais qui a vu des yeux plus larges et plus profonds que les vôtres, quand le soleil commence à mourir? Quelle âme se plaint fascinée par de plus profonds abîmes?
En vérité, je ne connais pas de chose qui ressemble à cette lente dilatation dans le soir : — ni les astres apparus là-haut, ni les fleurs. — Non, je ne connais pas une seule chose.
Et quelle chose égale, dans la vie de mon esprit, l'extase et la terreur qui alors m'envahissent? Mon corps ne meurt pas, et pourtant il me semble que je vis au delà de la vie !
Il me semble que dans le ciel ta forme surnaturelle se confond avec le soir divin : car l'ombre immense du ciel prolonge ta chevelure en une même forme ,
En une même onde, en un même fleuve mystérieux qui m'enveloppe dans un de ses larges tournants, m'entraîne dans son lourd sommeil et me donne l'oubli, comme le fleuve antique.
Tu pleures, toi qui as dans tes grands yeux mon âme et en qui palpite mon cœur secret, ô toi, sœur , de la Douleur, sœur du Soir, mon unique !
Pour me consoler en des heures de tristesse, je t'ai créée de la plus pure essence, ô fantôme immarcescible, mais sans consoler ma tristesse véritable.