‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 106 sur 141 · L'ÉTÉ DES MORTS · texte numérisé non relu

L'ÉTÉ DES MORTS

(Strophes de sept vers.)

Regarde. La terre n'a pas une campagne plus douce. Sous le jour automnal, elle est comme une reine, pourpre et or. et elle a oublié sa haute progéniture. Les hauts blés, t'en souvient-il? flottaient autour de toi comme une mer sonore, dépassant ta grande taille.

Regarde les nuages. Les uns, légers, fendent le ciel comme les galères un hellespont, chargés de roses qui débordent le long de leurs flancs courbes; les autres vont comme de glorieux quadriges traînés par des chevaux blancs : images de la force et de la volupté.

Denses comme de tangibles voiles, leurs longues ombres courent sur la plaine. On y voit par instants resplendir les pampres des vignes, les tonnelles, les vergers, les forêts aux insignes chevelures, et

mille choses d'or éparses, comme au fond de lacs bleus et solitaires.

Regarde. La terre te livre toutes ses pensées. Lis. Jamais au moyen de ses formes visibles elle n'exprima de pensées plus profondes. (A présent je sais bien les lire, depuis que tu ne me caches plus le soleil en plein jour.) Regarde comme elle s'endort dans ses pensées. — Et nous, que ferons-nous?

Aujourd'hui, pour faire plus sombre ta pâleur, pour faire plus triste ton âme souffrante, j'évoquerai, plus tristement que jamais je ne le voulus, par une mélodie continue, indéfinie, presque sans rythme, un grand amour passé, une grande douleur lointaine.

Hier, dans la lumière mourante, vers tes fauves arbres encore chanteurs (t'en souvient-il?) tu tendais ton oreille penchée, comme un musicien qui accorde une lyre; et les ombres de tes noirs cheveux battaient sur ton front comme des ailes. Et tu semblais absorbée dans ces mystères.

Ecoute-moi maintenant, dans cette attitude qui me plut; incline-toi vers ma poésie comme tu t'inclinais vers ce murmure de mourants, dans le funèbre crépuscule. Tu demeuras encore aux écoutes, immobile, quand le murmure se tut; et

l'heure te couvrit d'azur et de silence, pieusement. Seules, dans la vasque de marbre, les eaux pleurèrent pour toi.

Elles pleurèrent, ces eaux qui étaient si mélodieuses ! L'azur descendai t avec le silence et le froid nocturne, sans fin; sans fin les astres paraissaient sourdre du ciel, telles des larmes adamantines ; et le ciel était lointain comme un grand amour passé, comme une grande et lointaine douleur.

Écoute-moi. inclinée vers mon chant. Que ton âme impérieuse, se penchant de son trône vers moi qui parle, m'écoute. Je la ferai triste comme elle ne le fut jamais. Une fois, une fois au moins tu pleureras, toi qui ne ris pas quand mon vers te loue, toi qui secoues la tète quand je te couronne.

HORTUS LARVARUM

(Huitains.)

.. Quasi d'uorao che sogna.

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