‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 131 sur 141 · LE NAVIRE · texte numérisé non relu

LE NAVIRE

(Strophes d'hexamètres et de novénaires.)

Va, ô Navire, avec ta force qui dompte la force de la mer, avec tous tes pavillons déployés; va, va où le Destin te guide en ton sillage infini, ô toi, le plus beau et le plus grand que jamais les mortels aient confié aux tempêtes!

Va, ô Navire, avec ta force! En toi il y a plus que la vigueur infusée par les siècles dans les troncs des forêts terrestres. En toi il y a plus que la trempe du métal qui, extrait des profondes entrailles de la Mère, fut soumis à l'épreuve de la flamme et de l'enclume.

Va, va! Que ta proue atteigne les limites des eaux! Tu portes un terrible chargement. Toutes les gloires des hommes, ô Navire, toutes les gloires des hommes, tu les portes à grand bruit dans ta creuse carène, sur le gouffre océanique.

Du sommet de tes hauts mâts qui ont connu sans dommage la nuée tonnante et la foudre, le long des haubans qui descendent vers la poupe et vers la proue, dans un vent d'allégresse flottent comme une héroïque forêt les beaux pavillons de toutes les gloires :

— Celui que sur la tour sanglante de la ville prise d'assaut, sous le vol de la Mort, porta en lambeaux et planta le poliorcète sain et sauf (autour de lui s'arrêtait le massacre interrompu par ce prodige, et on entendait l'étoffe claquer);

Celui dans les plis duquel tomba enveloppé le héros qui sans espoir défendait le dernier pont, trépas inutile; celui qui fut déployé au soleil torride, sur une terre inconnue, en face d'un grand fleuve mystérieux, parmi des nuées de flèches mortelles;

Celui qui, dans le radieux silence des glaces arctiques, fut arboré en face de la mer libre, alors que toute la vie du monde était comme suspendue sur la palpitation humaine, et que les halos apparaissaient sur le pôle comme des fantômes d'astres;

Celui qui, blanc et pur dans le vent fumeux, dans le grondement continu de la bataille, symbole tuté-

laire. protégea la lente où, penchée sur d'horribles plaies, la pitié humaine accomplissait sans larmes des miracles ignorés;

Celui, plus glorieux qu'aucun autre dans le ciel, qui se dressa sur le faîte de la plus haute coupole des palais de fer et de verre, rivaux des temples, où la Paix accueillit, associés pour les œuvres nouvelles, le génie et la force de l'Homme : —

Tous, le long des haubans qui descendent vers la poupe et vers la proue, ils flottent dans un vent d'allégresse, les beaux pavillons splendides comme d'incorruptibles flammes; ils flottent, et derrière eux l'air s'embrase, tandis que tu traverses le gouffre océanique, ô Navire.

Va, va avec ta gloire, ô Navire; par delà toutes les syrtes atteins l'extrême Atlantide ; arrive à la terre inconnue, à la libre terre que regardent les cieux riants, à la libre terre que le Soleil aime. Va, ô Navire, va sans crainte par delà toutes les syrtes,

Là où les fils, égaux devant la Mère commune, partagent le fruit et la flamme; où, dans des villes bruissantes d'un peuple laborieux, on honore le vieillard des campagnes qui employa sa vie à l'œuvre sacrée du pain;

Où, sans aucun joug et sans aucune entrave, chacun développe la puissance qu'il enferme en soi-même; où chacun est souverain de soi-même, a en soi-même ses lois, a en soi-même sa force et son rêve ; où le travail tenace est frère de la grande pensée;

Où, ainsi que d'inviolables chênes, les grandes pensées croissent et demeurent parmi les hommes; où parmi les hommes descend et reste, invoquée par les purs poètes, la Beauté sereine; où l'amour crée la vie et respire la joie.

Va, va, ô Navire; cours sans crainte par delà toutes les syrtes; atteins l'extrême Atlantide; porte à la nouvelle terre les gloires des hommes et leurs signes. Va, va! Elle est forte comme l'albatros, l'âme qui te suit sur le gouffre océanique, ô Navire.

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