GORGONE
(Quatrains rimes.)
Elle avait, répandue sur le visage, cette pâleur sombre que j'adore. Son âme resplendissait dans ses yeux comme le trésor des galions dans les eaux claires.
Sur sa bouche était Le sourire indéfinissable et cruel que le divin Léonard poursuivit dans ses toiles.
Ce sourire contrastait tristement avec la douceur des longs yeux et donnait un charme surhumain à la beauté
Des têtes féminines qu'aimait le grand Vinci. Une fleur douloureuse, telle était sa bouche qui, en respirant,
Exhalait un indicible parfum. Ses cheveux arides se ramassaient en ondes sur ses tempes, sur sa nuque, prodigues
D'intimes voluptés pour l'amant qui peut-être les dénouait dans l'alcôve; et ils avaient parfois des reflets violets, comme à l'épreuve
De la flamme le pur acier.
Cette noble dame, je la connus, un jour. C'était le plein été; autour de nous, la douce mer
Se déployait sous le soleil comme un drap somptueux. Des temples, des portiques, des obélisques apparaissaient, créés
Par l'imagier Vesper; et ces légères architectures, suspendues à fleur d'eau, se mouvaient avec lenteur; de longues figures émergeaient
Tout à coup d'entre leurs colonnes: monstres humains ou bestiaux; et les édifices s'abîmaient dans les froides eaux natales.
Elle, seule sur la terrasse, toute enveloppée des prestiges du couchant, dans une attitude d'indolence, tenait ses yeux gris
Presque mi-clos. Lorsque Alberto délie Some. courtoisement, m'amena auprès d'elle et lui di4h mon nom,
Elle tourna la tête et ouvrit ses grands yeux sur mon visage. Puis elle me tendit les deux mains, en souriant. Elle avait les bras
Nus jusqu'au coude, blancs, purs, de forme exquise; à ses beaux poignets arrondis étaient finement attachées
Les mains, comme des fleurs à une tige. O divines mains, ô blanches mains que je n'ai pas baisées! Elles posaient, d'un air las,
Sur la balustrade de marbre, et leurs longs doigts fuselés resplendissaient d'anneaux. Je sentais ma vie doucement
Couler et mes cheveux devenir froids comme par une idéale caresse, envahis d'un subtil frisson.
Simple, elle parlait de sa voix sonore qui, par instants, devenait un peu sourde. Une flore précieuse
Naissait maintenant de la mer, sous nos yeux. Les édifices gisaient, éteints, au fond des eaux. Par les merveilleux artifices
De la lumière, surgissaient lentement de hautes trombes, pareilles à des corolles de lys; et elles s'épanouissaient; et, nourries des vapeurs
Vermeilles, elles prenaient toutes dans le ciel des formes d'arbres. Soudain, des violettes plurent de ces formes d'arbres ; et sous le soleil
Toute la mer parut fourmiller de méduses. Ma compagne se tut. Je la regardais. A cette minute, nos âmes
Se troublèrent. Moi, je ne sus pas lui dire : « Je vous aime. » Elle, redoutant peut-être l'heure, dit : « Rentrons ;
» Il est déjà tard. Je vous salue. » Et, me tendant la main avec aisance, elle sourit de nouveau. Puis elle s'en alla.
Sa haute personne ondulait dans la marche avec un rythme fascinateur. Une douce pensée me vint : « Peut-être serai-je l'amant
LA CHIMERE. 15g
» Et dormirai-je, heureux, mes nuits sur son cœur! » Ah, pourquoi m'avez-vous fui? Enivré comme d'un breuvage
Trop fort, enivré de vous, du souvenir de vous, ce que je sens, depuis ce jour, dans tous les baisers, ce que je sens dans toutes les caresses
Féminines , ce que je sens dans toutes les voluptés les plus désirées, ô Madame, c'est voua, vous seule, vous que j'aurais tant aimée!
ATHENAIS MEDICA
(Nona rima.)
Comme était venue sur la campagne salutaire la douce saison, et qu'un grand désir de vivre et d'aimer se réveillait en moi avec la convalescence, elle, certains jours, dans les matinées claires, toute riante, ouvrait ma fenêtre. Son rire et la lumière, d'un seul jet, m'inondaient de joie : mon cœur bondissait, allègre, dans ma poitrine. 0 mes bons souvenirs !
Je voyais les petits arbres qui, rangés en files, se détachaient sur le ciel aussi bleu que la fleur du lin, droits, avec des feuilles encore rares, longs et souples, tels que le Pérugin les aimait; et, de temps à autre, j'entendais un chardonneret jeter d'entre les branches ses trilles savants. A cette vue, il me venait dans le cœur un si grand délice que je me dressais un peu sur mon lit, pour regarder de plus près.
LA CHIMERE. i:>7
Elle aussi, elle avait les mêmes troubles que moi. Certains jours, je sentais mes yeux se voiler. Les larmes faisaient que je voyais toutes les formes trembler dans l'air confusément, comme des reflets vains de choses au fond d'une mer rosée. Et elle, me prenant et me serrant la tête dans ses mains, chuchotait : « O mon chéri! O mon doux amour! » Et je me sentais défaillir.
Quatrains rimes sur deux rimes constar:
Je me rappelle, Athenaïs. Sur le sentier des peupliers blancs et des tamaris, magicienne puissante contre les maléfices, vous voulûtes servir de guide au cavalier débile encore.
Joyeux à votre côté, sans rien craindre, je respirais les souffles rénovateurs; dans mes cicatrices battaient, rapides, les ondes tièdes et légères du sang.
Sur la brise arrivaient comme en ruisseaux les parfums des dernières pentes; et, sentant le vent à leurs naseaux, nos chevaux frémissaient de plaisir.
Sur les berges des fossés, les racines arides et noires sortaient de la terre et s'allongeaient avec
des luttes et des artifices merveilleux vers les eaux basses, pour boire.
Mais dans les troncs montaient et par tous les membres couraient les eaux vivifiantes; le bourgeon s'efforçait d'atteindre les bienfaits de la lumière, désireux de jouir;
Et, là-haut, vers le Soleil, s'élevait un chœur de prières, murmuré par les arbres heureux qui déployaient aux vents amis leurs chevelures et qui croissaient pour les futurs printemps.
Je me rappelle, Athenaïs. Avec un doux sourire de bonté sur vos lèvres en fleur, vous suiviez mes mouvements et les allures de mon cheval. — Oh, dites,
Magicienne Athenaïs, vous qui avez préparé pour mes blessures de si doux liniments; vous qui avez posé vos mains tendres et fragrantes sur mes plaies irritées;
Vous qui, durant mes nuits sans sommeil, interminables, pleines de mille souffrances aiguës,
m'avez réconforté d'amour avec les baumes patients de votre voix humble; dites,
Sœur adorée, dites, oh. dites combien furent suaves ces instants où sur vos yeux en larmes qui riaient je mis un baiser de mes lèvres pâlies!
(Sonnet.)
Muets, nous chevauchâmes longtemps encore sur cette terre bénigne où la paix florissait parmi les travaux humains. Et Ton entendait le pas lent et sonore de nos chevaux.
Puis dans la sainteté grave de l'heure s'éleva tout à coup du rivage de la Mer un chant lointain. Et le soleil mourait. Mais, pour nous, ce crépuscule fut comme une aurore.
Je me rappelle. Infini, naissant des claires communions des choses, dans le soir émanait je ne sais quel sentiment humain
De douceur et d'oubliance. Autour de nous les collines inclinaient leurs pentes, et. au loin, non rassasiée encore de lumière, la Mer resplendissait.