‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 79 sur 141 · VILLA CHIGI · texte numérisé non relu

VILLA CHIGI

Toujours, toujours j'aurai dans les yeux celte

vision. O forêt silencieuse, pâle, nue, jamais oubliée !

Nous descendîmes lentement, derrière le serviteur, un escalier humide, étroit, où l'ombre semblait de gel.

Elle était devant moi. Par instants, elle s'arrêtait. Mal assurée sur les marches trop raides, elle appuyait sa main contre la muraille.

Je la regardai. Cette main très blanche me parut exsangue, me parut une chose morte. Morte, la chère main

Qui ceignit à mon front tant de rêves de gloire, qui répandit dans mes veines tant de délicieux frissons !

Nous restâmes seuls. Une fontaine, au pied d'une loggia, gémissait sourdement; dans le ciel se dressait, altier, le fief ancien des Chigi.

Il y avait dans le ciel des fumées éparses, pareilles à de blanches toisons. Dedans courait un faible sourire dor, et, nues,

Les cimes de la forêt semblaient s'évaporer dans cet or; les fougères, à la pointe, étaient de minces flammes d'or.

Elle se taisait, regardant. Mais, tout entière dans ses yeux, son âme grevée et douloureuse me parlait ainsi :

« Donc, en cette haute forêt que tu as entendue chanter sur ma tête, tu enseveliras sans un pleur ton grand amour?

» Et moi, dans le doux silence que nous aimâmes, j'entendrai la vérité cruelle? C'est donc pour cela, mon ami,

» Mon unique ami, c'est pour cela que tu m'as ramenée aux lieux chers où, un jour, il te sembla que je faisais éclore le printemps? »

Ô Printemps, par toute la forêt couraient tes esprits; l'inerte forêt, ils la prenaient toute aux racines,

Occultement ; de rares soupirs s'élevaient, et parfois, ô Printemps, c'était comme une langueur haletante.

Elle se taisait, regardant. J'entendais bien sa voix intérieure; mais je ne répondis pas. Je me tus. Jamais je ne répondis.

Tout effort fut vain. Un sceau de glace me fermait la bouche ; trouble, invincible, du fond de mes entrailles

Surgissait contre elle je ne sais quelle haine; toute pitié d'elle mourait dans mon cœur assouvi.

Muets, nous allâmes ainsi à l'aventure : ainsi, l'un au flanc de l'autre, pareils à des ombres errantes sous un châtiment fatal.

Ma chair était lasse ; mes paupières étaient lourdes; il y avait dans mes yeux comme un brouillard.

Toute la nuit, oh, si longue! (il me semblait que jamais ne viendrait l'aube), avec une ardeur, avec une colère folles, je m'étais efforcé

De raviver la flamme dans nos corps unis, dans nos baisers. Elle ne buvait plus mon âme dans mes baisers.

Ce qu'elle buvait dans mes baisers, ce n'était que ses propres larmes. 0 larmes de ces yeux, je vous sentis sur mon cœur

Couler brûlantes, parmi le dégoût qui montait à flots du plus profond de mon être, ô larmes de ces doux yeux où je vis le ciel!

Maintenant, ce que je voyais dans ses yeux, ce n'était plus le ciel, c'était la douleur. Elle continuait à se taire, plus pâle que le ciel.

A mes yeux las toutes les formes apparaissaient douteuses, irréelles comme des formes de rêve, étranges.

Autour de nous, d'étranges arbres s'élançaient de terre, comme pour saisir dans leurs bras monstrueux la nuée délicate;

Agile, la nuée fuyait cet embrassement terrible, abandonnant à son sauvage assaillant de glissants voiles d'or.

De tous côtés croissaient les mousses épaisses, dans l'humidité lourde. Les chênes étaient de velours.

Ce frais et opulent velours couvrait tous les troncs; autour de nous, toutes les pierres étaient de velours.

0 merveille! Un temps fut où il me sembla que cet admirable manteau était une œuvre de magie, et que c'était ma compagne qui répandait un tel mystère.

Indécis, du haut d'un ciel de perle, le soleil regardait entre les branches. Elle, avec des yeux limpides, riait à l'Adoré.

Mon cœur hésitait : « La lumière qui illumine ce bois, cette mystérieuse lumière pleut-elle de ses yeux? ou pleut-elle du soleil? »

Ainsi que, dans l'aube naissante, la lune d'août en décroît, toute pâle, répand un rire qui jamais ne fut plus doux :

Au ciel tremble la grâce d'un double miracle ; la terre exhale un dernier songe, incertaine sous la vague blancheur ;

Ainsi m'apparut-elle. Tordues à ses pieds, les racines étaient comme un troupeau de serpents qui lui auraient obéi.

Qui maintenant guidait notre marche? Peut-être un souvenir? Et pourquoi franchîmes-nous la hauteur désolée?

Il y avait sur cette hauteur (en montant, j'entendais haleter la taciturne) une futaie. Tous les troncs,

Nus, gris, sveltes, s'élevaient égaux entre eux, comme des lances rangées en bataille;

Ou plutôt n'était-ce pas, ô mon âme, comme une longue et solennelle rangée de cierges éteints dans l'air muet?

Tels, sans doute, ils parurent à celle qui passait. Elle songea à la mort. Je lus dans sa pâleur.

« Tu me verras mourir. Veux-tu donc, veux-tu que je meure? » lus-je dans ses yeux. « Pourtant je ne t'ai pas fait de mal.

» Pourtant je n'ai fait que t'aimer, que t'aimer; je n'ai rien fait que t'aimer, toujours! Non, je ne t'ai pas fait de mal. »

Tout effort fut inutile : un sceau de glace me fermait la bouche. Un occulte maléfice m'avait gelé.

Mais nous tressaillîmes tous les deux et nous nous arrêtâmes : un tronc abattu barrait le chemin. Muets, nous nous assîmes là.

Toujours, toujours j'aurai dans les yeux cette vision. O forêt silencieuse, pâle, nue, jamais oubliée!

Le ciel s'était fermé. Quelques souffles rares éveillaient un frisson dans les cimes caduques.

Des tas de charbon, çà et là, sur les clairières, comme de hauts bûchers où déjà les cadavres seraient cendre,

Fumaient lentement. Dans l'air montaient lentement les spirales onduleuses; elles se dissipaient lentement;

Et sur le sol composé de feuilles mortes, sur cette tombe d'automnes, leurs ombres cheminaient.

Ombre, cendre et fumée paraissaient signifier ici la grande loi. « Il faut que, comme les corps, comme les feuilles, comme tout,

» Les pures choses de l'âme se défassent, se flétrissent; il faut que les rêves se dissolvent en pourriture.

« Et toi, homme, il faut que toujours ce qui t'a donné l'ivresse te donne ensuite le dégoût.

» Pas d'immunité contre le destin. Dans le corps et dans l'âme, tout doit mourir, tout doit se corrompre. »

Or, qui de nous deux souffrait davantage? Elle, elle m'aimait; elle sentait au moins vivre dune terrible vie,

Dans son cœur, la flamme, la flamme encore pure et rayonnante ! Moi, je ne l'aimais plus; j'avais le cœur gonflé comme d'une fange

Fétide; il n'y avait plus dans mon âme obtuse que la sensation d'un immense ennui. Ah, femme, combien je t'enviai!

Mais nous tressaillîmes tous les deux, en entendant le bruit dune hache. Des coups répétés retentirent soudain.

Rude, au milieu du grand silence l'invisible hache frappait. On n'entendait pas gémir le tronc blessé.

Mais elle, brusquement, comme si elle recevait la blessure, éclata en sanglots, fondit en larmes désespérées; et je la vis

Dans ma pensée, comme à la lueur d'un éclair, je la vis humble qui saignait, je la vis humble qui râlait,

Etendue dans le sang; et elle levait du lac rouge ses mains suppliantes; et elle disait avec les yeux : « Je ne t'ai pas fait de mal. »

0 âme moribonde ! Je restai debout près d'elle, pétrifié. Boire encore une fois ses larmes,

Ne le pouvais-je? Effleurer au moins encore une fois ses cheveux, ne le pouvais-je? et lui prendre au moins les poignets, et découvrir

Son blanc visage, ce lys divin emperlé de pleurs, et lui demander au moins, d'une voix douce : « Pourquoi pleurez-vous? »

Elle pleurait. Au loin les coups retentissaient; autour de nous les hauts bûchers fumaient lentement.

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