‹ Poésies, 1878-1893Chapitre 88 sur 141 · LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE QUATRIÈME

« FELIGEM NIOBEN! »

Triste et pensif, à la tombée des ombres, Publius Ovidius est debout sur la rive gétique. Devant lui hurle la mer farouche.

Blanche est sa tète courbée, que les Amours ceignirent de couronnes : sur elle s'appesantissent la grande colère d'Auguste et le destin

De fer, sourds à sa longue plainte. Ses larmes mouillent inutilement les sables de Tomis.

Inutilement l'exilé attend encore de César, dieu bénin, un rameau de l'olivier de paix.

Déjà est sur lui l'inerte vieillesse ; déjà les rides séniles sillonnent son visage. Il attend la mort, et il l'appelle.

Son chant plaintif monte dans des cieux inclé-

ments où sifflent les dards que lance de loin le Gète velu de braies.

« Heureuse Niobé, quoiqu'elle ait vu tant de désastres : car, devenue pierre, elle perdit le sentiment du mal. Et vous,

«Vous heureuses aussi, dont les bouches, ouvertes pour appeler un frère, furent closes par l'écorce nouvelle du peuplier! Moi, je suis,

» Je suis celui qui jamais ne sera emprisonné dans un tronc d'arbre, celui qui souhaite en vain d'être pierre. »

Les ombres tombent et s'épaississent, glacées; la mer hurle; le vent apporte un cliquetis d'armes. 0 Rome,

Rome, et sur tes collines plantées de pins le tiède crépuscule d'or, et dans tes jardins baignés par les eaux nouvelles

Le murmure qui endormait le souci, et sous tes portiques insignes le rire de la jeune maîtresse !

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