‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 20 sur 66 · AUX PAYSANS · texte numérisé non relu

AUX PAYSANS

Dis-leur qu'ils serviront beaucoup mieux leur patrie — Après avoir versé ce qu'on lui doit de sang — A promener le soc dans la terre meurtrie Qu'à parcourir le monde avec un sabre au flanc.

Apprends-leur que la plume est un outil frivole Qui ne fait quelque bien qu'au prix de mille maux, Que la gloire est l'oiseau faroucbe qui s'envole Quand on croit le saisir en courbant les rameaux ;

Et que l'atteindraient-ils dans leur course affolée, Y joindraient-ils encore et fortune et pouvoir, Cela ne vaudrait pas, au creux de ta vallée, La maison et l'enclos qui forment ton avoir.

Qu'ils ne jalousent pas surtout ceux qui, moins sages, Vont porter loin des bois, des vignes et des blés, Tous les trésors de force et de foi que dix âges De paysans en eux avaient accumulés.

Car le bonheur n'est pas à celui qui déserte, Qu'il quitte son foyer ou quitte son drapeau; Et ses aïeux, les bras croisés sous l'herbe verte, Ne l'ont jamais béni du fond de leur tombeau.

Restez sur le sillon où chante l'alouette, Paysans, et chantez comme elle en travaillant! La ville rend le corps lâche et l'âme inquiète : Le sol fait l'esprit libre et fait le bras vaillant.

Il conserve longtemps la puissance et la joie, Ride le front très tard, le cœur plus tard encor ; Et lorsque pas à pas on redescend la voie, Il met en vous la paix de son vaste décor.

La mort même au vallon natal doit être douce ; Devant les blés mouvants et les bois reverdis, Mourir c'est seulement s'en aller, sans secousse, Laissant son champ prospère et ses enfants grandis,

En se disant : « J'ai fait ma tâche tout entière, J'ai pris toute ma part de joie et de douleur; C'est un lit bien étroit qu'un coin au cimetière, Mais on doit bien dormir sous les ronces en fleur! »

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