PETIT SOLDAT
Dont il avait reçu, la veille encor, ceci Ecrit d'une écriture énorme et mal peignée : « Mon cher frère, on va bien toute la maisonnée, Papa va bien, maman aussi, Louise aussi. Ménage-toi. Le blé manquera cette année. Adieu. Reviens bientôt : nous avons du souci .. »
Il revient, en effet, de toute la vitesse D'un grand navire blanc qui vogue vers Toulon. Mais le ciel est de flamme, et le chemin est long; Et le pauvre fiévreux regarde avec tristesse L'océan Indien sans cesse s'élargir, Et le couchant flamber, et l'aurore rougir, Sans que, réalisant jamais son espérance, Montent à l'horizon les collines de France... Un jour pourtant, la brise entrant par le sabord Plus fraîche, plus légère et comme parfumée, Il s'éleva soudain une rumeur à bord : Ainsi l'essaim bruit dans la ruche fermée Lorsque avril, sur le saule en hiver engourdi, Fait gonfler les bourgeons de son souffle attiédi. « Terre ! » Le pauvre enfant dans son lit se redresse, Court sur le pont : c'est bien la France cette fois, — Non le Rouergue encor, ses landes et ses bois, A qui je garde aussi ma jalouse tendresse, — Mais la Provence en fleurs où l'on songe à la Grèce. C'est Toulon !...
On débarque. En vingt heures au plus Le blessé reverra ses genêts et ses hêtres,
Le toit de l'amoureuse et celui des ancêtres,
Son cadet très grandi, son aïeul tout perclus,
Ses parents, ses bœufs roux, les choses et les êtres
Vers qui son cœur poussa tant d'élans superflus.
Et le voilà, domptant la fièvre qui le mine,
De peur que l'hôpital ne l'arrête en chemin,
Sur le quai qu'un rayon de soleil illumine,
Qui marche, son congé de trois mois dans la main,
Et veut partir ce soir pour être loin demain.
— Tel un fauve blessé sur la neige rougie
Se traîne, se raidit, s'interdit de crier,
Et rappelant à soi toute son énergie,
Se hâte pour venir mourir dans son terrier.
Mais le mal est plus fort que la volonté même;
Et le petit troupier n'a pas fait deux cents pas,
Qu'il s'arrête ébloui, L'oeil hagard, le front blême,
Et tombe en murmurant : « Mon Dieu ! je ne peux pas ! »
Saint-Mandrier * le prit qui ne les rend plus guères, Ces pauvres revenants de nos lointaines guerres... J'allai le voir couché dans son lit d'hôpital, Et, dès le premier jour, je lus dans son œil morne Le désespoir profond, sans remède et sans borne, De quiconque meurt seul loin du pays natal. « Nous irons le revoir ensemble, lui disais-je, Courage! eu ce moment nos champs sont sous la neige.
' Hôpital maritime situé dans l.i presqu'île de ce nom, près .ii- Toulon.