‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 25 sur 66 · PETIT SOLDA X · texte numérisé non relu

PETIT SOLDA X

Respirons l'air dos pins à deux pas des flots bleus :

lit lorsque avril fera sur nos coteaux frileux

Gazouiller le pinson et la grive, vers Pâques,

Un soir, le sac au dos, le bâton à la main,

Quittant la diligence et prenant le chemin,

L'étroit chemin creusé par les chèvres de Jacques,

Nous tombons chez les tiens à l'heure où tintera

L'Angélus, dont l'écho dans notre cœur battra...

Te figures-tu bien la surprise, la joie?

On se dresse, on s'écrie, on s'embrasse... Le feu,

Qui faiblissait déjà, se ranime et flamboie,

Et dans son coin l'aïeul, dont l'œil de pleurs se noie,

Ne peut que répéter : « Mon Dieu ! c'est lui ! Mon Dieu ! »

La poêle rit, le vin dans les verres pétille.

Jacques court t'annoncer à toute la famille,

Et la maison s'emplit de monde, et tout à coup,

Rougissante et hardie à la fois, l'humble fille

Qui t'aime se suspend des deux bras à ton cou...

A quand la noce? — Assez! assez! Je fais un rêve!

S'écriait le fiévreux; jamais ça ne sera...

C'est avec un cercueil que l'on me mariera... »

L'espoir pourtant faisait à ses maux quelque trêve, Et je crus un instant même qu'il guérirait Quand les souffles des flots et ceux de la forêt Parfumeraient, en mars, la colline et la grève Et que sur les coteaux la vigne fleurirait. Il n'en fut rien, hélas! La sève était tarie; Il avait beau toucher le sol de la patrie,

8o LA BONNE TERRE

Respirer son air pur, boire son soleil d'or,

Sa mère et son clocher étaient trop loin encor.

Il mourut, sans revoir ceux dont, à l'agonie,

On cherche autour de soi la figure bénie,

Sans leurs baisers, sans leurs adieux, sans leurs sanglots,

Un soir que le mistral rugissait sur les flots.

On l'enterra, le jour d'après, sur la colline

Qui vers la pleine mer se déroule et s'incline,

lit d'où l'œil voit partir, comme des goélands,

De grands vaisseaux joyeux, de conscrits plein les flancs,

Allant porter au loin l'honneur de notre race,

— Puis revenir, hélas! plus tristes et plus lents,

Sur les mêmes flots bleus et dans la même trace,

Les mêmes grands vaisseaux en hôpital changés,

lit par la mort en route aux trois quarts allégés,

Ne rapportant plus rien à la France appauvrie

Que des fantômes noirs à la face amaigrie,

Fiévreux ou mutilés, que le trépas souvent

Rattrape même en route, ou cueille en arrivant...

Toi, tu dors maintenant, ami, sous la croix noire Qui gardera trois ans à peine ta mémoire, lit sur laquelle nul n'ira prier jamais, deux qui liront ces vers sauront que je t'aimais, lit la vague, en venant écumer au rivage, Te chantera toujours sa complainte sauvage Mêlée au bruit des pins pleurant sur les sommets. Mais cela ne vaut pas la sépulture agreste

PETIT SOLDAT Si

Dans l'étroit cimetière à l'église adossé

Où l'herbe reverdit quand l'hiver est passé,

Où le premier qui part attend celui qui reste,

Sachant bien qu'il viendra, d'un pas lent ou pressé,

Puis un autre après lui, puis toute la famille,

La tête près du mur où le lézard frétille,

Côte à côte dormir d'un confiant sommeil,

— Jusqu'à l'heure où, là-haut, dans le grand ciel vermeil,

Le coq que le clocher érige en sentinelle,

Voyant à l'orient poindre un nouveau soleil

Dont l'ardente clarté sera l'aube éternelle,

Ouvrira tout à coup son gosier et son aile,

Et des morts qu'il gardait sonnera le réveil.

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