A PETIT JACQUES
Depuis vingt ans je n'ai jamais Vu fleurir nos mornes sommets, Ni les bourgeons pointer aux hêtres, Ni le chardonneret nicher Dans le poirier, près du rucher Qui bourdonnait sous nos fenêtres.
Je n'ai jamais depuis vingt ans, Faute d'un peu d'or ou de temps, Pu voir nos fines pâquerettes, Dans l'herbe des petits sentiers Bordés d'épine ou d'églantiers, Ouvrir leurs fraîches collerettes.
Depuis vingt ans pas une fois, Hélas ! je n'entendis les voix Qu'avril met dans nos solitudes, Voix de bergers et voix d'oiseaux, Chants des feuillages et des eaux, Des vallons et des altitudes...
Mais toi qui tous les jours, là-bas, Petit Jacques, suis pas à pas Tes moutons au milieu des friches, Dis-moi si pendant ces vingt ans Rien n'a changé dans nos printemps, Et s'ils sont toujours doux et riches?
Les ruisseaux jasent-ils gaîment, Et dans leur remous écumant As-tu vu frétiller les truites, Ou si le vieux pêcheur malin Aux alentours de son moulin Les a depuis longtemps détruites'
Dans les chênes du petit bois La grosse grive à pleine voix Dit-elle toujours sa ballade?
La bergeronnette au cœur d'or Dès avril bâtit-elle encor Son nid au roc de la Taillade?
Lorsque les bestiaux sont rentrés, T'échappes-tu vers les fourrés, Apre dénicheur en maraude, Et t'en vas-tu, tendant le cou Pour tâcher de voir le COUCOU, Gris dans les feuilles d'émeraiule?
Dévastes-tu houx et sillons? As-tu toujours des oisillons Dans ta blouse ou dans ta chemise?
Ou bien, meilleur que je ne fus.
Comprends-tu que les bois touffus Sont la seule cage permise ?