‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 35 sur 66 · A PETIT JACQUES · texte numérisé non relu

A PETIT JACQUES

Lorsque dans les genêts fleuris, Les fins genêts aux verts abris Auxquels mon cœur reste fidèle, Douillettement tu te blottis, Ce qu'elle me disait jadis, L'alouette te le dit-elle?

As-tu, pastoureau de quinze ans, Quelque voisine aux yeux luisants Et purs comme l'eau des fontaines, Avec qui vous vous rencontrez A certains jours, dans certains prés, Vers le fond des combes lointaines:

N'es-tu pas jaloux des bergers Qui, plus hardis ou plus âgés, Serrent du bras sa taille frêle?

N'as-tu pas contre eux maintes fois Crispé tes poings, enflé ta voix, Et voulu te battre pour elle?

Si tout cela se fait encor, Si les genêts ont des fleurs d'or, Si la source a des eaux sans rides, Les bois des nids, les prés du miel, L'alouette des chants au ciel, Les enfants des amours candides,

Rien n'a changé depuis vingt ans, Et je reconnais nos printemps Tels que je les voyais vers Pâques Quand j'étais un petit berger; — Toi non plus, ne va pas changer Reste berger, mon petit Jacques!

SEMoilTÏLE S^llsLTE

Avril près de l'étang fait bourgeonner le saule Et les hauts peupliers où la pie a son nid, Tandis que la forêt qu'un souffle rajeunit Ragrafe lentement son manteau sur l'épaule.

Or, dès l'aube, du fond des mas et des hameaux, Par les étroits chemins bordés d'herbe nouvelle, Vers le village où le dimanche les appelle, S'en viennent les bergers en portant des rameaux.

Rameaux de houx ornés encore de leurs baies, Rameaux de buis amer aux claires teintes d'or, Dont on pare la couche où le mourant s'endort, Rameaux à blonds chatons du noisetier des haies ;

Rameaux dont on fera des croix pour les sillons, Afin de préserver les moissons de la grêle, lit sur qui le linot joyeux battra de l'aile En regardant son nid débordant d'oisillons.

lit l'on arrive au porche, et la petite église S'emplit du doux parfum des bourgeons entr'ouverts, Si bien que les vieillards blanchis par les hivers Se sentent reverdir à ce parfum qui grise...

Heureux temps où, gais écoliers, Un couteau dans nos mains novices, Nous allions couper aux tuiliers Des rameaux pour les saints ollices !

Où, quand le prêtre, ayant du seuil Béni les récoltes nouvelles, Remontait vers l'autel en deuil, Nous agitions comme des ailes

Les dépouilles de la forêt,

Croyant dans notre âme ingénue

Saluer encor la venue

Du blond Jésus de Nazareth !

Heureux temps où de beaux cantiques

S'envolaient de nos cœurs pieux!

Où, quand, selon les us antiques,

Cet évangile merveilleux,

La Passion — comme un mystère

En trois rôles psalmodié —

Disait Jésus crucifié,

Nous nous prosternions contre terre,

Pris de terreur et de pitié!

Heureux temps où de la grand'messe,

Qui durait trois heures et plus,

Nous sortions affamés, perclus,

Et vers la ferme avec ivresse

Repartions, cueillant aux talus,

Pour la main rose des soeurettes,

Des coucous et des pcâquerettes...

Heureux temps qu'on ne verra plus!...

Si, d'autres le verront encore :

D'autres, tout en cherchant des nids, Couperont des rameaux bénits Et chanteront a voix sonore, Par le vieux prêtre réunis.

D'autres petits garçons, à l'heure Où dans notre dme chante et pleure

Le souvenir des jours défunts,

Agiteront comme la brise,

Au seuil de la petite église,

De frais rameaux pleins de parfums.

D'autres fêteront la sainte semaine D'une lèvre pure et d'un cœur pieux; Et le renouveau, qui toujours ramène Aux bois reverdis les oiseaux joyeux, Pousse vers l'autel où nos bons aïeux Allaient déposer leur joie et leur peine, L'essaim des marmots qui gardent encor Une âme naïve et des cheveux d'or...

Lorsque, par le Pape à Rome appelées, Les cloches, jeudi, s'en seront allées, Laissant le clocher muet pour trois jours, Pour sonner l'oilice on aura recours Aux trompes de bois, aux cornets d'écorce, Où, gonflant la joue, on souille avec force, Ainsi que des preux dans leurs olifants, Des charivaris fous et triomphants.

Ht les laboureurs reviennent par bandes. Du fond des forêts et du iond des landes,

Graves, recueillis, presque endimanchés

Et tout repentants de leurs vieux péchés.

Dans l'étroite église ils entrent en foule,

Et très lentement le lutrin déroule

Les versets plaintifs du prophète hébreu

Pleurant sur Sion dont la gloire croule

Et qui ne sait pas retourner à Dieu...

Treize cierges d'or seuls combattent l'ombre,

En angle étages; — celui du milieu

Symbolise Christ à cette heure sombre

Où tous ses amis lui disent adieu.

Aussi chaque fois qu'un psaume s'achève,

Un flambeau se meurt; et la nuit grandit;

Un vent d'ouragan au dehors se lève :

C'est la giboulée, elle approche et crève

Et sur les carreaux gicle et rebondit.

Alors le grand cierge à la longue flamme

S'éteint, — et le Christ ainsi rendit l'âme...

Et le vieux curé, du poing, lourdement,

Frappe sur l'appui de son banc de chêne;

Et dans un sauvage et sourd grondement

L'orchestre de bois soudain se déchaîne :

Cornes et sifflets, trompes et taureaux,

Crécelles de buis aux grincements maigres,

Sons voilés et doux, sons perçants, sons aigres

Plus que ceux du vent fouettant les vitraux :

C'est que Christ est mort aux mains des bourreaux,

Que mer, terre et cieux ont des cris funèbres,

Et que les enfants au chœur font Ténèbres.

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Mais tout est consomme. Le morne Golgotha, Où les corbeaux en rond tournoyaient tout à l'heure, Ne garde plus du drame auquel il .assista Qu'un fils crucifié sur qui sa mère pleure.

« Stabat mater dolorosa

« Juxta crucem lacrymosa. »

Certes, je l'ai depuis entendu dans les villes Par un orgue puissant et des chanteurs habiles, Ce chant de la douleur maternelle qu'un soir Son auteur, a-t-on dit, devant le désespoir D'une femme pleurant son fils à l'agonie, Conçut et composa d'une seule insomnie; Mais jamais il ne m'a semblé beau comme au temps Où petit écolier mystique de huit ans, Une main dans la main de ma mère adorée, Je ['écoutais, dans la pauvre église ignorée, Chanté sans art ni règle, et par la rude voix De ces fils îles sillons, des sommets et des bois, Oui tous, le dos courbé par la fatigue ou l'âge, A pleine gorge, ainsi qu'on en use au village, — lin avance, en retard, à coté bien souvent, — Sous la pale lueur des cierges dont le vent

Qui grondait au dehors faisait trembler la flamme, Dans ces mots incompris mettaient toute leur àme :

« Stabat mater dolorosa

« Juxta crucem lacrymosa. »

Le vendredi saint, lent et morne, Traînant son deuil silencieux, Passe, sans un sourire aux yeux, Et fuit dans la lande sans borne, Ainsi qu'un pâtre soucieux.

Nul gai refrain dans l'air morose, Pas un son de cloche au clocher; On dirait qu'on n'ose marcher .

Sur la terre où Jésus repose, Et que rire serait pécher.

Seul Avril, à courts intervalles, Chasse d'un souffle rude et fort, Tantôt du sud, tantôt du nord, Ses nuages pleins de rafales, Sanglots du ciel sur un Dieu mort.

Le samedi saint le deuil diminue, Au porche le prêtre a béni le feu.

Ainsi qu'un espoir traversant la nue, L'hirondelle raye un coin de ciel bleu, Lt le clocher sent sa voix revenue.

Il lance déjà de frais carillons, Préludes discrets des grands airs de fête. Tout respire aux bois, aux prés, aux sillons L'arbre ouvre déjà ses bourgeons au faîte, Lt dans sa racine entend des grillons.

Lt tout se prépare à l'heureux mystère lui se faisant pur, en se faisant beau : Pécheurs endurcis, vieux tronc solitaire; L'épi du froment jaillit de la terre Pour fêter Jésus sortant du tombeau.

Paraisse maintenant une aurore vermeille Qui laisse vers l'azur l'alouette monter, La pâquerette éclore et la cloche chanter

Plus haut et plus clair que la veille,

Et des seuils du village à la hâte entr'ouverts, Et des portails massifs des fermes isolées, A la file les vieux, les jeunes par volées,

Tous de leurs beaux habits couverts,

Vont accourir, le pied léger, vers la grand'messe, Heureux tout à la fois de fêter Christ vivant Et de voir onduler aux caresses du vent

Leurs seigles verts gros de promesse.

Et quels Alléluia chantés à pleins poumons! duels versets alternés d'une voix rude et franche, Et dont l'écho s'en va provoquer sur sa branche La haute grive au pied des monts !

Puis ils rentrent au mas, pêle-mêle, en famille. Quittes envers leur âme, ils rêvent quelque peu De la poêle qui rit sans doute sur le feu, Et du petit vin qui pétille;

Tandis que les marmots, essaim éparpillé, Par les taillis de houx où la blouse s'accroche, Guettent le merle noir qui fuit à leur approche En pleurant sur son nid pillé;

Et que plus loin, les yeux baissés, la voix tremblante. Cote à côte, la fille aînée et son promis, Sachant que nul baiser en ce jour n'est permis, Marchent d'une allure plus lente,

Parlant de labourage ou bien de basse-cour, Du bois qui reverdit et des moissons prochaines, Et frissonnent parfois en passant sous les chênes Où les ramiers parlent d'amour.

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