‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 36 sur 66 · CHANSON DU GRILLON 1 3 S · texte numérisé non relu

CHANSON DU GRILLON 1 3 S

CH^lcNJSOcK, T>U GcKILLOcK

A mon ami 'Paul Sain.

vJuéri! guéri! Je suis guéri!

Chante le grillon sur sa porte.

J'ai bien souffert et bien maigri, Mais l'hiver fuit, la bise est morte... Guéri! guéri! Je suis guéri!

« Le pré sera bientôt fleuri,

La source à mes côtés gazouille;

L'herbe monte et me sert d'abri,

Et si mon manteau brun s'y mouille,

J'en ris... Guéri! Je suis guéri!

« Ah ! cependant j'entends un cri.

On dirait quelqu'un qui sanglote, Et je nie sens tout attendri...

Un bruit d'ailes! c'est la hulotte!

Chantons plus bas! Guéri! guéri!

« Le brigand s'envole marri De n'avoir pu saisir sa proie.

Comme son bec m'aurait meurtri !

Bon! il est loin! vive la joie!

Guéri! guéri! Je suis guéri!

« La libellule m'a souri !

Epousez-moi, mademoiselle.

Je ferais un si bon mari!

Je suis sage et vous êtes belle.

Guéri! guéri! Je suis guéri! »

Pauvre poète! ton cri-cri Ne peut attendrir la volage.

Ton rêve n'a pas atterri.

Chante toujours! cela soulage Et quelquefois même a guéri.

Te sens-tu moins endolori?

Laisse tout ce qui papillonne, Et si tu veux être chéri, Contente-toi d'une grillonne.

— « C'est fait! Guéri! Je suis guéri! »

LiA CH^AcHJSOcKL T>U VETIT

a E. Le

^ix mois de rude hiver: neige, brouillard et givre.

L'onde tarit, l'arbre se fend ; La pauvre Terre dort et ne parait plus vivre :

Qui la ranimera? Le Vent.

On s'est couché par un ciel bleu que rien n'estompe Et qui vous fait froid dans les os,

Et tout à coup l'autan arrive enflant sa trompe, Bruyant comme les grandes eaux.

Tout s'emplit de sa voix sonore et solennelle;

Il s'engouffre dans les vallons, Tord les chênes rugueux du soufFle de son aile,

Hennit comme un cent d'étalons;

Il dépouille les bois de leurs fourrures blanches,

Allège les toits des maisons, Fait crouler des sommets lointains les avalanches,

Ainsi qu'un tondeur les toisons;

Il dit au ruisseau : « Cours! » à la sève de l'arbre : « Monte dans le vieux tronc noirci ! »

Aux pauvres morts couchés sous la glaise ou le marbre « Je viens vous réchauffer aussi !

« Je suis l'Autan de mars, je suis le héraut d'armes Du Renouveau qui suit mes pas;

Je viens tout secouer de mes joyeux vacarmes : Plus de sommeil ni de trépas!

« Comme l'époux soudain, la nuit, frappe à la porte Et crie : « Ouvrez ! ouvrez ! c'est moi ! »

Je suis le dieu qui dit à la nature : « Morte, « Morte adorée, éveille-toi ! »

En une douce et tiède haleine Le Zéphyr glisse sur la plaine, Effleurant les prés reverdis ; Il délace les pâquerettes, Et sous ses caresses discrètes Les bourgeons deviennent hardis.

Et sa voix tendre est éloquente Au point que la ronce piquante Elle-même entend et sourit, Et que, du chêne à la broussaille, Tout s'humanise et tout tressaille, Et tout bourdonne et tout fleurit.

Le lendemain, dans un bruit d'ailes, Il ramène les hirondelles; Le lendemain, les papillons; Le lendemain, l'aube muette Entend la première alouette Triller en montant des sillons.

Il dit à l'épi : « Fends la tige! »

Au peuplier pris de vertige :

« B.ilance ton front dans les cieux ! »

Au coucou : « Chante dans les combes! » A la pervenche : « Fleur des tombes, Des morts chéris rends-nous les yeux ! »

Au ruisseau : « Pleure sur les roches ! » Au vieux clocher : « Sonne tes cloches, Pour qu'en errant le long des bois Le rêveur amant des clairières Sente à ses lèvres les prières Monter à flots comme autrefois,

« Et que les fiancés, qu'enivre La douceur d'aimer et de vivre D'espoir plus que de souvenir, Les mains et les bouches unies, Tressaillent à ces voix bénies, Qui de loin semblent les bénir... »

Je suis le Vent d'été, je suis le Vent solaire; Je viens mûrir les prés et jaunir les épis; Je m'éveille avec l'aube et le soir m'assoupis, Et vers midi parfois je parais eu colère.

Si j'effeuille la fleur, je fais nouer le fruit, Car l'homme ne vit point de chansons et de roses ; Les froments alourdis penchent des fronts moroses, Et les chars pleins de foin cahotent avec bruit.

Adieu la source bleue au sein des herbes fraîches, Et le chant des ruisseaux sous les aunes blottis ! Adieu les rossignols qu'appellent leurs petits, Adieu les gais refrains au fond des gorges sèches!

Je mords les reins courbés du pauvre moissonneur Et vers le flanc des bœufs pousse les taons avides; Mais tes granges, fermier, ne resteront point vides, Et ta meule sera haute à te faire honneur.

Puis j'attise, à Saint-Jean, les vastes feux de joie, Et je pousse en son vol la ronde des bergers, Et sur les coteaux roux alentour étages Le brasier plus longtemps sous mon souffle rougeoie.

Lorsque Christ apparaît dans l'or de l'ostensoir, Sous le grand dais de pourpre et les arcs de feuillage, Je berce devant lui comme un léger nuage Les parfums des genêts et ceux de l'encensoir,

Et promène à travers les champs, les prés, les ondes, Jusqu'aux bois recueillis en des sommeils pesants, L'écho majestueux des voix des paysans Remerciant le Dieu qui fait les plaines blondes.

Puis tout à coup, soufflant la rage dans les cœurs, Dès que la guerre éclate et que le clairon sonne, Je soulève les crins du coursier qui frissonne, Et je tords dans l'azur les étendards vainqueurs !

En avant! en avant! Qu'importe que l'on tombe, Que l'on râle sous bois ou le long du chemin ! J'étouffe les soupirs des mourants, et demain Je reviendrai sécher le sang de l'hécatombe!

Et je ramènerai les héros aux abois Vers les cités en fête où, dans les cathédrales, L'orgue déroulera les strophes magistrales De nos Te Dénia d'autrefois!...

Place au Vent marin, place au Vent d'automne.

Qui vient vous chanter sa rude chanson!

Je suis le semeur, je suis l'échanson,

Ht c'est grâce à moi que septembre donne

Le grain au sillon, le vin à la tonne.

J'arrive en chantant ma rude chanson :

Place au Vent marin, place au Vent d'automne!

Je nais sur les flots où l'on me craint fort, Car dans mon courroux j'emporte et chavire Comme un goéland l'immense navire, Et le jette en proie aux roches du bord. Mon aile est souvent la faux de la mort, Et dans mon courroux j'emporte un navire... Je viens de la mer où l'on me craint fort.

J'ai franchi pour vous les hautes Cévennes Sans y rien laisser de mes grands élans, Et je fais gonfler les raisins sanglants Dont le jus mettra la joie en vos veines; Je dore les noix, les glands et les faînes... Sans y rien laisser de mes grands élans, J'ai franchi pour vous les hautes Cévennes.

J'assemble en troupeaux les nuages noirs Qui sur vos guérets versent leurs ondées; On dirait parfois de vastes manoirs Couronnés de tours de trois cents coudées, Et dont les créneaux se dorent les soirs... Lorsque à vos guérets il faut des ondées, J'assemble en troupeaux les nuages noirs.

Rentre, laboureur, ta besogne est faite Et le froment germe au fond des sillons; Accroche tes jougs et tes aiguillons :

La corneille vole et croasse au faite

Des bois où le soir je souffle en tempête... Puisque le grain germe au fond des sillons, Rentre, laboureur, ta besogne est faite.

Et toi, doux rêveur, écoute ma voix Dans les arbres creux et les gorges sombres, Et tu songeras aux plaintes des ombres Qui passent avec les feuilles des bois. Oui, tu penseras aux morts d'autrefois : Dans les arbres creux et les gorges sombres Le grand Vent d'automne a gardé leurs voix.

Car ce sont les morts, les morts qu'on oublie. Qui, vers la Toussaint, parlent dans le vent. — Vous nous aimiez tant de votre vivant, Amis dévoués, compagne jolie, Mère aux doux regards dont la tête plie!... Ah! vers la Toussaint, écoutons le Vent Nous parler des morts, hélas! qu'on oublie!

Souffle, Vent marin, souille à pleins poumons, Sur les vastes mers où tu te déchaînes. Dans les vieux clochers et dans les grands chênes, Au creux des ravins, au sommet des monts, Et quand nous veillons et quand nous dormons, Dans les vieux clochers et dans les grands chênes, Souffle, Vent marin, souille à pleins poumons!

Noël! nuit glacée et sans voiles:

Le ciel est tout fleuri d'étoiles, Et ta terre plus que le ciel ; Mais le Vent du nord se déchaîne, Et près de la bûche de chêne On se serre en groupe : Noël!

« Ma petite mère, à cette heure, Qui donc dehors gémit et pleure?

Quelque mendiant, n'est-ce pas?

Puisque notre foyer flamboie, Si nous lui donnions de la joie Et sa part de notre repas?

— Non, ma fillette, c'est la Bise Qui vient sur sa cavale grise Aux crins de givre étincelants, Et qui se fâche quand la branche Accroche sa tunique blanche Dont l'hiver broda les volants.

— Petit père, la porte bouge,

Et j'aperçois comme un œil rouge Qui par la chatière reluit.

Entends! C'est un agneau qui bêle:

Père, veux-tu que je l'appelle Et le loge pour cette nuit?

— Non, ma fille, ton cœur t'abuse:

Ce bêlement n'est que la ruse D'un loup affamé qui voudrait, Las de se morfondre et d'attendre, Se saisir d'une enfant bien tendre Pour la manger dans la forêt.

— Petite mère, dans la tombe

Les enfants, quand la neige tombe, Doivent avoir bien froid ! Qui sait Si ce n'est pas ma sœur aînée Qui, par Dieu vers nous ramenée, Tout à l'heure ainsi gémissait?

— Ma fille, quand Dieu manque d'anges Et qu'il en reprend à nos fanges,

Ce n'est pas pour les oublier Dans la terre du cimetière :

Il les assoit dans sa lumière Et les réchauffe a son loyer.

— Petit père, j'ai peur! Ecoute!

Qui donc peut jeter, sur la route, Les coups de silllet que j'entends?

Est-ce la Bise à la voix aigre?

Est-ce la plainte d'un loup maigre Dont la faim découvre les dents?

— Oui, c'est la Bise, dit la mère.

— C'est le loup maigre, » dit le père. Mais tous deux, écoutant le Vent, Pensent : « Peut-être dans l'espace C'est le vol de la Mort qui passe ; Que Dieu protège notre enfant! »

Loi CH^AeKJSOcK T>E L'EGAL'

Lorsqu'elle tombe en belle averse,

Aux soirs brûlants de Messidor, D'un ciel lourd que l'éclair traverse, Sur les foins niûrs et les blés d'or, Que dit à la fleur qui chancelle, Que dit aux épis inclinés, Que dit aux coteaux calcinés L'Eau fraîche qui chante et ruisselle?

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