‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 37 sur 66 · LA CHANSON DE L EAU I · texte numérisé non relu

LA CHANSON DE L EAU I

Et que dit-elle aux nids remplis Qui palpitent sous les ramures Comme les cœurs sous les armures?

Q.ue dit-elle aux gazons pâlis, Aux ombrages pleins de murmures, Aux grands calices des grands lis?

« Je suis l'Eau, la manne divine Qu'implorent les sommets poudreux; Je reverdis les bois ombreux, J'alimente dans la ravine Le coin de mousse et d'herbe fine Où s'embrassent les amoureux.

Dans le gosier de l'alouette Je verse de nouveaux refrains, J'alourdis les épis de grains, Et, comme un cerveau de poète, Je remplis la source muette Dans les entrailles des terrains. »

Sous le roc moussu la Source s'épanche En un cliquetis frais et régulier, Et le merle y vient du fond du hallier, Pour faire son nid sous l'arbre qui penche,

Avec son bec d'or gâcher du mortier.

Puis, dans les plantains et dans les fougères,

En clair ruisselet la Source s'enfuit,

Et parmi les houx gazouille et reluit,

Telle une couleuvre aux ondes légères

Qui sous l'herbe en fleurs se glisse sans bruit.

Et la Source dit : « Un moment sous terre

J'ai cru m'égarcr par les corridors

Qui mènent sans doute au pays des Morts;

Mais j'ai triomphé du sombre mystère,

Et vers le Soleil reviens sans efforts.

« C'est lui qui m'a prise à la Mer profonde, Et qui m'a donné des baisers de feu; Aussi depuis lors je n'ai plus qu'un vœu : Revoir à tout prix sa lumière blonde, Et me perdre entin au sein de mon dieu! »

Dans le petit vallon, vingt Sources assemblées Ont fait un beau Ruisseau qui chante haut et clair,

Sous les branches entremêlées, l'.ir les jours radieux et les nuits étoilées, Un chaut dont ou ne peut jamais oublier l'air.

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Si loin que l'on remonte à travers le jeune âge, On se voit sur ses bords à pêcher des goujons,

Suivant du regard au passage La libellule bleue au transparent corsage Qui vole, fleur vivante, à la pointe des joncs.

Et le Ruisseau disait : « Poursuis tout ce qui vole, L'oiseau, la libellule et l'essaim vagabond;

Je sais la chanson qui console L'écolier dénicheur lorsqu'il manque l'école, Et combien l'ombre est douce à l'abri du vieux pont ! »

Plus tard il racontait des cboses plus troublantes En traversant les prés où l'on faisait les foins;

Et quand, très lasses et très lentes, Leurs cheveux embaumés de l'arôme des plantes, Les faneuses rentraient, quels baisers dans les coins !

O chanson des Ruisseaux, si fraîche et si jolie Tant qu'on est écolier ou qu'on est amoureux !

Mais lourde de mélancolie Lorsque le cœur amer tristement se replie Vers le pays natal et vers les jours heureux!

152 VOIX RUSTIQUr.S

Le vallon s'élargit; entre deux longues files De peupliers berçant aux vents leurs fûts mobiles Dorés par les premiers et les derniers rayons, La Rivière serpente et roule ses eaux vives, Et d'une voix plus forte, en caressant ses rives, Chante les bois, les prés, la vigne et les sillons.

« Je suis la Rivière profonde ;

J'effleure, j'abreuve, j'inonde,

J'anime terres et cités;

due je murmure ou que je gronde,

A flots lents ou précipités,

Je vivifie et je féconde.

« Sans moi, sur tes coteaux ardus Tous tes efforts seraient perdus, Vigneron dont les souches meurent; Mais j'accours, et les ceps tordus Reverdissent encore et pleurent, Gonflés des raisins attendus.

« lit je dis au fermier qui lève Sur ses prés secs comme une grève :

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