‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 46 sur 66 · SUR L ANE · texte numérisé non relu

SUR L ANE

Où déjà piétine en furie, Et rue et brait haut, clair et long, L'âne, un vigoureux étalon, Sur lequel on va tout à l'heure, Si l'on le trouve en sa demeure, Jucher Touret couard et félon.

Mais mari battu se dérobe;

Et Touret, dès la première aube,

Devers les bois s'en est allé.

« C'est donc pour rien qu'on a sellé

Et bridé? Non, je prends sa place! »

A crié Joseph du Moulin,

Un vieux garçon à rire enclin,

Dont la verve n'est jamais lasse

D'inventer contes et chansons,

Gais récits de pêche et de chasse,

Et farces de toutes façons.

Et le voilà qui se prélasse,

Coiffé d'une mitre en papier,

Un sabot dans chaque étrier,

La bride passée à la queue

De ce rustique destrier

Qu'on entend braire d'une lieue.

Sur la poitrine et dans le dos

Joseph porte deux écriteaux

Où de trente pas on peut lire :

« Bonnes gens, si je suis ici,

Ce n'est pas pour moi, Dieu merci! »

Tous de comprendre et tous de rire Aux dépens du mari poltron.

Alors, devant Aliboron, Promenant une poêle à frire Pleine d'avoine dans du vin, Un rustre court... La bëte a faim...

Elle s'élance: il se retire; Elle poursuit, goûte au festin, Le voit encor fuir de sa bouche, Ainsi que Tantale aux Enfers, En devient toujours plus farouche, Hurle et fait feu des quatre fers.

O fanfares! ô tintamarres De canards sautant dans les mares, De poules courant aux bûchers, De pigeons sur les toits penchés; Jurons des coqs, clameurs des oies, Fuite des bœufs effarouchés, O risée, à désordre, ô joies!...

Et sur tout cela, ruisselant D'un ciel de juillet presque blanc Que ne traverse aucune haleine, Un grand soleil qui dans la plaine Fait crépiter les seigles mûrs, Et les pauvres bêles à laine Se tasser à l'ombre des murs...

Page 1