SUR L'ANE
Mais tout à coup, au son des cloches Jetant du haut du clocher bleu Leurs carillons de doubles croches, Abeilles d'or qui vont vers Dieu, L'église s'ouvre : une bannière, Une croix, des enfants de chœur, Des dévotes la bouche en cœur Se déroulent dans la lumière; Des chantres suivent nasillant Comme canards dans une ornière, Et le curé s'égosillant Ferme la marche, loin derrière.
Et brusquement, sur le parvis, Comme un grotesque vis-à-vis A la pieuse théorie, Aliboron accourt chantant :
La procession de Satan Se mêle à celle de Marie.
Scandale énorme! cris d'horreur !
L'un s'esclaffe, l'autre se signe; Seul, Joseph du Moulin très digne, Bravant deux cents poings en fureur, Garde sur l'âne qui trépigne Son attitude d'empereur.
Ij8 VOIX RUSTIQUES
Le goupillon sur lui se dresse :
« Hi! Vade rétro, Satanas! »
Mais l'âne, qui ne comprend pas, Continue à fendre la presse, Implorant toujours son repas Qui devant lui fuit à grands pas...
Au premier chemin de traverse La procession se disperse Et rentre à l'église en courant :
Ainsi, surpris par une averse Sur les fleurs du thym odorant, L'essaim vers la ruche revole; Et la cloche au clocher s'aflble, Et l'on dirait des cris d'effroi Descendant de quelque beffroi :
« Rentrez vite! rentrez bien vite! »
On courait, on se précipite, On s'engouffre au porche sauveur; — Et Fine peut avec ferveur, Dans la poêle enfin reconquise, Se repaître d'avoine exquise Dont le vin double la saveur.
Cependant le soleil décline Le soir pensif de la colline