LE POIRIER
Dans l'ombre et le bruit de ses frais rameaux, Près des lins fleuris, en juin, la fermière Pose, amuse, allaite, endort ses marmots Sur qui le poirier filtre la lumière.
Le faucheur y vient parfois un moment Aiguiser sa faux et vider sa cruche, Puis y faire un somme, au bourdonnement De l'arbre, pareil au chant d'une ruche.
Pas un écolier qui n'ait déniché Un nid de pinson dans ses vastes branches; Pas un travailleur qu'on n'ait vu couché Au moins une fois sous lui, les dimanches;
Pas un doux vieillard passant tout courbé Qui n'ait, redressant sa tête chenue, En goûtant un fruit à ses pieds tombé, Béni le géant debout dans la nue...
Et les vieux s'en vont, et les travailleurs Deviennent des vieux dont l'échiné ploie, Et les écoliers fous et batailleurs, Des hommes marchant dans la même voie ;
Puis l'un après l'autre, ainsi qu'au bercail Leurs bêtes, le soir, retournent l'air morne, Tous vont se coucher, rompus de travail, Dans l'étroit enclos où tout a sa borne;
Tandis que là-haut, dans l'azur du ciel, Dominant le champ planté de croix noires, Les bras pleins de nids, le sein plein de miel, L'antique poirier fait toujours des poires.