LA CROIX RUSTIQUE IÔJ
LjL C%OIX RUSTIQUE
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L-'ans nos vieux chemins rustiques, A tout carrefour douteux, Incrédules et mystiques Trouvent la croix devant eux.
Elle n'est jamais de marbre, Et rarement de granit :
Comme autrefois, c'est un arbre Qui de son cœur la fournit.
De la ferme la plus proche Elle est l'offrande et le voeu ; Et c'est du creux d'une roche Que ses hras montent vers Dieu.
Point de Christ cloué sur elle, Point d'ornements superflus; Seule un peu de mousse grêle Y met ses festons velus.
Le vent l'ébranlé avec rage, Ou l'effleure doucement; L'éclair y luit dans l'orage, L'oiseau s'y pose un moment.
Le voyageur qui tâtonne A l'heure où tombe la nuit, Le pâtre au chant monotone Qu'en bêlant son troupeau suit,
Le vagabond famélique, Le gars tourmenté d'amour, Sous la pauvre croix oblique Viennent s'asseoir tour à tour.
Elle calme la souffrance, Elle montre le chemin, Elle éveille l'espérance, Elle dit à tous : « Demain ! »
Et moi-même qui déplore D'avoir, sous de tristes vents, Vu s'éteindre dès l'aurore La foi vive des enfants,
Devant cette humble croix grise Rencontrée au fond des bois, Je me sens l'âme reprise Des croyances d'autrefois ;
Et je m'assieds sur la pierre D'où montent ces maigres bras ; Et je sens sous ma paupière Des pleurs qui ne coulent pas...
Puis je repars, et j'ébauche, Loin de tout regard moqueur, Un signe de croix très gauche De mon front jusqu'à mon cœur.
I 86 V O I X R U S T I Q U li S
LE MÉVECITsL DE C<AMtP*AG!KJE
viu docteur H. 'Bompaire.
l\ u trot de sa bonne jument, Le docteur s'en va bravement P.ir les chemins creux d'où sa tète Émerge seule par moment, Selon le rythme de sa béte.
Voilà qu'il gravit le coteau.
La bise gonfle son manteau.
Le givre raidit sa moustache, II va toujours; sur le plateau Blanc de neige il met une tache,
Puis disparaît... Où peut-il bien S'en aller par ce temps de chien ?
Seule sa jument le devine, Car rien ne l'épouvante, et rien Ne fait broncher sa jambe fine.
Elle passe plaine et forêt, Fournols, Moncan et Nazareth, Et le Lagast et La Capelle, Puis tout à coup tombe en arrêt Devant un bouge où l'on appelle.
Rascalou, le vieux braconnier, Sur la paille de son grenier Geint et laboure sa poitrine Où, depuis dimanche dernier, S'est logée une chevrotine.
« Ah! le satané maladroit! »
Dit le docteur; et l'acier froid
Luit entre ses mains potelées.
« Tête de buis ! esprit étroit !
Laisse les loups sous les feuillées... »
Et brusque, il s'enfuit, allégeant Son gousset d'un écu d'argent Qu'il pose en secret sur la table, Et, toujours sacrant et rageant, Renfourche sa bête à l'étable.
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« Par ici, Grise, par ici !
Nous n'allons pas reprendre ainsi Le chemin qui mène à l'avoine...
Poussons jusqu'au Verdier voir si La mort n'a pas pris Jean Antoine.
« Un vieil Harpagon, je le sais, Riche du gain de vingt procès, Que de travers chacun regarde, Et qui maintenant, sans succès, Veut plaider contre la Camarde... »
Et sur le givre et le verglas La (irise au jarret jamais las Trotte, toujours vaillante et lîère...
Mais soudain on entend un glas :
L'avare est cloué dans sa bière.
« Redescendons par Ginestous;
Cette fermière avec sa toux Depuis le printemps m'inquiète...
Trop d'enfants, un brutal époux :
Pauvre petite Mariette!...
« Oh! quant à toi qui, l'air contrit, Te plains que ton homme maigrit, Jeanne la brune à l'œil de flamme,
C'est ta faute s'il dépérit,
Tu perds son corps et perds ton àme...
« Et maintenant, Grise, tu peux Galoper ferme, si tu veux, Vers ton avoine et vers ma soupe, Le vent qui givre mes cheveux Va te fouetter aussi la croupe. »
Près d'un grand feu clair le docteur Fume sa pipe avec lenteur Et, les yeux demi-clos, s'étire.
Ah ! le sommeil réparateur Quand dehors la bise soupire !
De-ci de-là, dans la maison, Trotte la petite Lison, Un beau brin de fille de ferme, A l'oeil ardent comme un tison, Au corsage saillant et ferme.
Et son maître, réconforté Par la chaleur et par le thé, Revoit à travers la fumée, Dans le grand Paris déserté, La «risette autrefois aimée.
Ah ! le joyeux quartier Latin !
Ht la mansarde où le matin
On s'attardait longtemps ensemble!...
« Quoi! fait-il, bondissant soudain;
On frappe à la porte, il me semble?...
« A cette heure? Non, c'est trop fort! Demain!... — Mon petit sera mort Demain, dit le père tout blême.
— Ton petit? Nom de Dieu! j'ai tort... Bois un verre : on ira quand même... »
Et dans la neige et dans le vent, Comme eût fait Christ de son vivant, Le docteur va, galope et vole Vers la ferme où raie l'enfant Dans les bras de la mère folle...
Puis le printemps revient des deux, La pervenche rouvre les veux, Et la (irise avec ses oreilles l'ait s'enfuir des massifs joveux Des vols d'oisillons et d'abeilles.
Et le docteur rêve en marchant; L'alouette monte du champ Et se perd dans l'azur, ravie ; Tout est lumière et tout est chant, Fièvre d'amour et flots de vie.
Comme il ferait bon de s'asseoir
Sur la colline et, jusqu'au soir,
Sans trousse, sans plume et sans livre,
Respirer, écouter et voir,
Et tout un jour se laisser vivre!
Mais non ! dans ce riant décor Des malheureux souffrent encor; Les nids jasent dans la verdure, Et le phtisique sent la mort Se glisser sous sa couverture;
Et dans les cimetières verts
On voit toujours des trous ouverts
Par où quelqu'un va disparaître.
En haut, les fleurs ; en bas, les vers :
Il faut mourir pour faire naître!
Va donc toujours, bon médecin ; La douleur sonne son tocsin En toute saison, à toute heure; Va, remets du courage au sein De celui qui crie ou qui pleure
Nuit et jour, console et guéris Les corps et surtout les esprits; Et, pareil à quelque ancien sage, Fais, quand tes cheveux seront gris, Que l'on s'incline à ton passage ;
Qu'autour de ta bonne jument Accoure tout le régiment De nos naïves paysannes,
— Dût-il s'y joindre par moment Leurs bœufs curieux et leurs ânes!
Sois accueillant et familier; A travers champs, prés et hallier, Donne à tous du haut de ta selle, Sans qu'ils aient bourse à délier, La panacée universelle !
Sauve le plus que tu pourras
De la Faucheuse aux maigres bras
Le paysan qui plante et sème,
— Jusqu'à l'heure où tu t'en iras Sans regret la trouver toi-même
Et lui dire : « Faisons la paix, Vieille!... Autrefois je te trompais lu t'arrachais quelqu'un des nôtres; Endors sous les gazons épais Mon corps le long de ceux des autres.