‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 5 sur 66 · LA RÉSURRECTION DE I.A TERRE · texte numérisé non relu

LA RÉSURRECTION DE I.A TERRE

Et, la nuit, le fracas lointain des avalanches, Le hurlement des loups qui par les plaines blanches Courent, le poil dressé sous la bise qui mord, Au rêveur écoutant ces farouches cantiques Rappelaient les sanglots des pleureuses antiques Quand s'éleva la voix qui disait : « Pan est mort ! »

Mais le laboureur sait que la Terre est vivace, Que le linceul un temps a beau couvrir sa face, D'un souffle Germinal bientôt l'écartera, Et qu'aux embrassements de la tombe rebelle, Plus forte et plus féconde, et plus jeune et plus belle, Vers Pâques, comme Christ, la Terre renaîtra.

Et voici qu'en effet sur son épaule nue, Devant la tiède haleine on ne sait d'où venue, Son manteau de frimas se déchire et se fond; Voici qu'en lacs d'azur se rouvrent ses prunelles, Et qu'aux vents ses cheveux en forets éternelles Ondulent lentement au bord du ciel profond.

De sa robe de prés, de froments et de seigles, Ses monts étincelants où vont percher les aigles Jaillissent comme un sein rigide au bout vermeil; Sous ses pieds embaumés fleurissent les pervenches, Et, prenant sur la mort de sereines revanches, Elle sourit dans son tombeau plein de soleil.

Et son sourire dit : « VoyfezJ je suis vivante! Ce long et rude hiver, pour vous gros d'épouvante. N'a rien été pour moi qu'un court recueillement, Q.ue l'incubation des grains qu'on me confie, Juste le temps qu'il faut aux sources de la vie Pour se remplir encore après l'enfantement.

« Venez tous maintenant, vignerons, bouviers, pâtres, Bûcherons, laboureurs, fils des landes bleuâtres, De la montagne herbue ou des causses pelés ! je vous prépare à tous, hommes de foi profonde, La moisson odorante avant la moisson blonde, Et la chanson des nids avant celle des blés.

« Remmène ton troupeau dans les hautes bruyères, Berger; toi, bûcheron, rentre dans tes clairières Et, la cognée au poing, fais trembler les vallons; Toi, lie au joug tes bœufs et va fendre la plaine; Toi, courbé sur les ceps, retourne à bêche pleine La belle glaise rouge où plongent tes talons.

« Travaillez et chantez, enfants, car je vous aime! Dispersez-vous aux champs comme la ruche essaime. Laissant s'ouvrir vos cœurs que l'hiver ell'raya; Et si quelqu'un encor gardait l'âme inquiète, Pour lui rendre l'espoir, monte au ciel, alouette, lit de mon beau réveil sonne V Alléluia! »

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