‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 6 sur 66 · LE %ÈVEIL T>ES E^AUX · texte numérisé non relu

LE %ÈVEIL T>ES E^AUX

A Sully 'Piudhominc.

I l dort en ce moment dans sa conque glacée, L'étang qui fait tourner le moulin paternel,

Comme un cœur sans amour, comme un front sans pensée, Comme un œil qu'emplirait le sommeil éternel.

La neige a recouvert sa glace épaisse et dure;

II est en tout pareil aux prés des alentours; Le givre sur ses bords remplace la verdure, Et les noisetiers seuls dessinent ses contours.

Il ne reflète rien dans sa prunelle éteinte,

Ni le saule penché sur lui comme un ami,

Ni le clocher du bourg d'où descend une plainte,

Ni le moulin natal sous l'hiver endormi.

On n'entend même point le clapotis d'eau vive Qui, nuit et jour, faisait la gaîté du vallon ; Le flot n'écume plus sur la roue inactive Et la cascade porte une chape de plomb....

Mais sitôt que l'autan par-dessus les Cévennes Portera jusqu'à nous le souffle des flots bleus, Les ruisseaux bondiront, comme le sang aux veines, lit l'étang sourira sous les coteaux frileux;

Et de nouveau pourront se mirer dans son onde Les pâles noisetiers ouvrant leurs frais bourgeons, Et le saule penchant sa chevelure blonde Jusqu'au fin sable d'or où dorment les goujons.

Ah! mon étang chéri, près duquel, tout en fête, Mon enfance a coulé comme tes flots joyeux, Toi qui me fis rêveur et peut-être poète Autant que nos forêts, nos landes et nos cicux!

Quand le soleil d'avril d'un radieux sourire Fondra le mur glacé qui ferme ta prison, Tu verras ce que j'aime et me plais à décrire : Prés, genêts, châtaigniers et bois à l'horizon.

Page 1