‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 52 sur 66 · PLEUREUSE · texte numérisé non relu

PLEUREUSE

Et, pour montrer que tu pardonnes Au rêveur fantasque et cruel Qui proclame les bétes bonnes Et puis les foudroie en plein ciel,

Redis ta plainte lente et tendre, Cri de la solitude en deuil :

Mon âme est faite pour t'entendre Et mon cœur pour te faire accueil ;

Car j'ai tant de morts dans ma vie, J'ai mis tant d'êtres au linceul, Dont les noms me donnent envie De sangloter, le soir, tout seul,

Mais qu'à l'aube j'oublie encore Parce que Paris me reprend Et m'endort à sa voix sonore, Comme un pâtre au bord d'un torrent i

Pleure sur eux à l'heure où tinte L'Angélus triste au vieux clocher, A l'heure où dans la lande éteinte S'éteint la chanson du vacher;

Pleure sur eux longtemps, sans trêve, Dès que la nuit tend ses réseaux ; Pleure comme l'eau sur la grève, Comme le vent dans les roseaux ;

Pleure sous la morue veilleuse Que la nuit berce au firmament,

Jusqu'à ce que l'aube joyeuse Vienne t'eudormir doucement;

Et par moi tu seras bénie, Muse des tombeaux délaisses, Pleureuse des morts qu'on renie Ou qu'on ne pleure pas assez 1

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