‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 54 sur 66 · CE QUE DISENT LES FEUILLES MORTES · texte numérisé non relu

CE QUE DISENT LES FEUILLES MORTES

A moins de quitter les forêts, Pour abriter, dans les guérets, Les germes des moissons futures, Ou d'étaler un chaud tapis Sur les pauvres morts assoupis Dans la glaise des sépultures.

VOIX RUSTIQU ES

o4 Taul LalltmanA.

1 ar un soir triste et doux des premiers jours d'automne. A l'heure où le soleil, rose au front des forêts, Disparaît lentement et comme avec regrets, Où l'on n'entend au loin que le chant monotone D'un pâtre ou d'un bouvier perdu dans les guérets,

Je m'assieds sur le bord de l'étang solitaire (lue le souille des nuits ne ride pas encor; Et, grave, dans le frais et paisible décor Qu'une légère brume emplit de son mystère, J'évoque mon enfance heureuse à la voix d'or.

Elle doit être là, sous les aunes blottie,

Ou sous les noisetiers qui se mirent dans l'eau ;

Puisque rien n'a changé dans ce riant tableau,

Mon enfance ne peut pas en être partie,

Je vais la voir courir descendant du coteau!...

L'eau gazouille en glissant sur les pierres polies; Les oisillons, dans les rameaux hospitalier^, Avec de légers cris se pendent par milliers. Quelle voix dominant les rumeurs affaiblies Va monter tout à coup de ces lieux familiers?

Brusquement, au clocher dont j'aperçois le faîte Dans l'azur et dans l'eau, la cloche jette un son, Puis un autre, et dans l'air passe comme un frisson. Est-ce un glas d'agonie? un prélude de fête? Je ne sais, mais mon cœur va battre à l'unisson.

C'est la voix d'une cloche ancienne et vénérée Qu'ici même fondit un fondeur diligent; Le bronze allait manquer, plus d'un mit de l'argent; Et c'est pourquoi depuis, dans toute la contrée, On aime son chant clair sur les bois voltigeant.

Je te reconnais, ô cloche fidèle Qui me saluas quand j'ouvris les yeux, Me rendis d'abord croyant et pieux, Puis, quand je quittai l'aile maternelle, Me fis tant pleurer à tes lents adieux !

Je te reconnais ! ta voix est la même; Les ans ont passé sur ton bronze dur Sans y rien graver de faux ni d'impur : Je te reconnais, ma cloche, et je t'aime, Bel oiseau d'airain chantant dans l'azur !

O toi qui jamais n'as quitte la cage Où t'a renfermée un humble destin Pour aller chercher un renom lointain, Raconte-moi donc dans ton cher langage Tout ce qu'a l'été ton bronze divin

Depuis le moment où, sortant du moule Comme de la glaise un lin diamant, Tu tus baptisée, et pieusement Du haut du clocher jetas sur la foule 'l'on premier appel au recueillement...

« Tu veux connaître mon histoire, Poète épris de vaine gloire Et qui, par ta faute exilé, Promènes à travers le monde Cette nostalgie inféconde Dont rien ne t'aura consolé?

« Mon histoire? Elle est tout unie,

Mais sa douce monotonie

Est celle de la vie aux champs;

Comme moi je crois que tu l'aimes,

Car tu la peins dans tes poèmes,

Et nous nous mêlons dans nos chants.

« Je suis de beaucoup ton aînée ; Je sonnais quand ta mère est née Et lorsque tu naquis aussi ; Pas un des anciens du village Dont je ne sache au juste l'âge, Toute la joie ou le souci.

« Plus de mille fois dans la nue J'ai jeté comme bienvenue

Mes carillons à tous les vents, Et rempli de nobles chimères L'âme des toutes jeunes mères Sur les berceaux de leurs enfants.

« Puis, lorsque mai fleurit les landes

Et que les genêts en guirlandes

Ornent les verts sentiers fuyants,

Cent fois vers l'église joyeuse

J'ai mené la troupe pieuse

De nos premiers- communiants.

« Et j'ai fait battre les corsages Des beautés rustiques et sages Epousant des gars fiers et doux, Et leur donnant, un par année, Une vaillante maisonnée De marmots châtains, bruns ou roux.

« ht maintes fois aussi, dolente, J'ai coupé de ma plainte lente ha voix de quelques paysans Qui, par les huis et la bruyère, Accompagnaient au cimetière De belles mortes de seize ans.

» ht puis que d'autres deuils encore ! Enfants moissonnés à l'aurore,

Vieillards endormis au couchant, Tocsins de guerres ou d'orage, Appels quand la grêle fait rage Sur le vignoble ou sur le champ.

« Et toujours chanter la première Pour annoncer que la lumière Appelle l'homme à son labour; A midi marquer une pause, Et le soir, lorsque tout repose, Prier encore dans la tour;

« Carillonner les belles fêtes, Sangloter celles qui sont faites Pour honorer les pauvres morts...

Tu connais maintenant ma vie Humble et pourtant digne d'envie, Et bien remplie et sans remords...

« En peux-tu dire autant de la tienne, ô poète Fait aussi pour chanter nos landes et nos bois, N'as-tu pas, au hasard de ton âme inquiète, Aux profanes cités fait entendre ta voix?

« N'as-tu pas dévie maintes fois dans ta course? Moins écouté ton cœur souvent que ton esprit, Dédaigné pour les vins capiteux l'eau de source, lit fait fi des chansons qu'au berceau l'on t'apprit?

« Tu vantes dans tes vers ton petit coin de terre Et les bons forestiers dont tu reçus le jour : N'eusses-tu pas mieux fait encore de te taire Et de rester près d'eux, bûcheron à ton tour?

« Ou de garder les chants que Dieu mit dans ton âme Pour les pâtres naïfs rentrant à l'Angélus, Pour le lutrin rustique, ou pour la jeune femme Qui berce de son pied ses nourrissons joufflus?

« D'inventer de ces airs qu'on chante à l'attelage Lorsque les bœufs lassés s'arrêtent haletants, Ou de simples refrains qu'on retienne au village Et qui de père en fils s'y transmettent longtemps?...

« Du moins, si tu n'as pas su confiner ta vie Dans l'horizon qu'emplit mon carillon joyeux, Ni résister, comme il convenait, à l'envie D'avoir un nom hors du pays de tes aïeux,

« Maintenant que tu sais ce que valait ton rêve, Qu'à défaut du laurier poursuivi par tes vœux. Sur ton front incliné comme un arbre sans sève, Le temps laisse sa ride en prenant tes cheveux;

« Dis adieu pour jamais à ta chimère folle, Renonce aux fruits amers que chercha ton orgueil, Reste! L'oiseau blessé jusqu'au vieux nid revole, L'homme désabusé retourne à son vieux seuil.

« Reste ! nous chanterons ou pleurerons ensemble, Selon qu'autour de nous on sera triste ou gai ; J'ai l'âge d'une aïeule et ma charpente tremble : Laisse ma voix bercer ton cerveau fatigué !

« Reste ! Il fait bon vieillir au lieu de sa naissance, Et bon mourir... Bientôt nos destins changeront: Le creuset reprendra le bronze mon essence, Et la tombe ton cœur où des ronces croîtront.

« Mais je veux vivre assez pour qu'en ton agonie Mes consolants adieux arrivent jusqu'à toi, Afin qu'en écoutant ma complainte bénie, Tu songes à ta mère et meures dans sa foi.

« Et puissé-je, — au moment où ton étroite bière, Légère aux bras nerveux de quatre paysans, Entrera, comme au port l'esquif, au cimetière Où l'on dort à jamais des sommeils bienfaisants, —

« Dans un dernier sanglot et dans un glas suprême, Jeter mon âme aux vents qui dépouillent nos bois, Et tomber en morceaux près de ton cercueil même, La cloche et le poète expirant à la fois ! »

MO%T <D^<]\LS L<A IsLEIGE

kAux instituteurs </(' mou pays.

■Les journaux m'ont porte la sinistre nouvelle Qu'un pauvre instituteur, un tout jeune, un de ceux Qui crachent leurs poumons et tordent leur cervelle Pour éveiller au jour les esprits paresseux, lit pour hausser le cœur en dessillant les yeux, Allant tout seul, à pied, du village à la ville, Vient d'être trouvé mort dans la neige en chemin.

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