MORT DANS LA NEIGE 20Q
Il voulait conquérir un nouveau parchemin,
Se disant que sa tâche en serait plus facile
Et qu'un peu d'or de plus sonnerait dans sa main.
Le gousset fort léger, sachant bien qu'à l'auberge
Il dépenserait gros, hélas! le jour suivant,
Il coupe un lourd bâton dans les houx de la berge,
Et part, bravant la glace, et la neige, et le vent,
Soutenu par l'espoir qui lui crie : « En avant ! »
Mais le chemin est long (au moins quinze ou vingt lieues!),
Il est parfois sinistre, et sauvage souvent,
Et la saison est loin où les nuits sont si bleues,
Que tous nos paysans, grands marcheurs devant Dieu,
Les préfèrent au jour pour aller au chef-lieu.
La neige en blancs essaims tombe, tombe sans trêve,
Unit tout, confond tout, glace, aveugle, étourdit,
Fait qu'on marche au hasard et comme dans un rêve,
Et que, si l'on est seul, on sent qu'on est maudit.
Sans doute, on a tendu ses deux mains à la flamme, A la dernière halte, et bu deux doigts de vin; Mais ces vins d'aujourd'hui ne mettent rien dans l'âme, Et le froid vous reprend, la fatigue et la faim. La neige, qui d'abord rafraîchissait la lèvre, Rallume maintenant la soif, comme la fièvre, Et la force s'épuise, et la route sans fin S'allonge, et la nuit vient, et le sommeil perfide Pèse sur les yeux las de s'ouvrir dans le vide ;
Il vous dit à l'oreille, avec douceur, tout bas : « Arréte-toi, passant, l'étape est loin encore; Dors un peu : je rendrai la souplesse à ton pas, Et tu pourras après marcher jusqu'à l'aurore. Dors, là, sous ce rocher qu'une ronce décore : Les flocons ni le vent ne t'y trouveront pas... » Il voudrait résister, car il pressent un piège ; Allons! un chien aboie, une ferme est tout près; Une lueur perçant les tourbillons de neige Brille comme une étoile à travers les forêts. C'est le salut! en route, et du cœur aux jarrets!... Vains eflbrts ! — La torpeur funeste qui l'assiège Glace son cœur, suspend ses pas, ferme ses yeux... Il se couche, il s'endort, il meurt... Et sur sa tombe, Ainsi qu'un grand linceul qui descendrait des deux Pour le cacher aux loups errants, la neige tombe, Tombe jusqu'à l'aurore à flots silencieux...
Vous le pleurez, amis, le vaillant jeune maître Qu'un trépas lamentable avant l'heure a surpris; Moi, qui fus autrefois des vôtres, je viens mettre Sur cet humble cercueil ces vers sans aucun prix, Comme je planterais, dans l'étroit cimetière Où vous l'avez encor dans la neige couché, Quelque pied de genêt, de sauge ou de bruyère, A l'endroit de sa mort en passant arraché. Car celui que la nuit reprend à la lumière, — Pauvre petit soldat du grand progrès humain, — Pour n'être point tombé, le fusil à la main,