LES CONSCRITS
Ils chantent leur refrain : « Partons, chers compagnons !
Partons, la fleur de la jeunesse I »
A plein gosier, suants, rouges comme brugnons
Que Vendémiaire caresse...
Ceux d'une autre commune, au prochain carrefour,
Débouchent en fier équipage.
On se toise, on se jauge : avant la fin du jour
On aura peut-être tapage.
Et puis d'autres encor portant d'autres drapeaux
Vont s'engouffrer dans la mairie, D'où l'on ressort avec des chiffres aux chapeaux :
Ce jour veut qu'on pleure ou qu'on rie !
Tel pauvre petit gars, dont l'ancien tout courbé
Ecorche là-haut la bruyère, En voyant, comme on dit, qu'au sort il est tombé,
Sent des larmes sous sa paupière !
Tel amoureux s'afflige et tremble que Lison,
S'il part, ne lui soit infidèle ; Tel autre qu'on ne prenne un gendre à la maison
Cependant qu'il sera loin d'elle...
Mais quoi! l'on pleurera plus tard; gai! les enfants!
Dans le gousset deux écus sonnent :
Allons, des flots de vin et des flots de rubans
Qui sur les épaules frissonnent !
Des rubans rouges, verts, bleus, larges de six doigts,
Que nous offrirons à nos mies, Cette nuit, en rentrant un peu gris sous leurs toits,
Quand les mères sont endormies !
Et malheur à présent aux conscrits des Vallons, Mangeurs de courges et de prunes,
S'ils s'en viennent rôder trop près de nos talons Comme des guêpes importunes !
Malheur également à ces noirs patar'nis, Petits-fils de chiens d'hérétiques !
S'ils raillent, on saura leur caresser les reins Avec nos vieux gourdins celtiques!...
Mais le jour baisse, fils; on nous attend là-haut, Vers le Lagast aux croupes blanches :
Gars des genêts, en route! et chantons comme il faut De nos belles voix des dimanches.
Dans le village, où l'Angélus A tinté depuis plus d'une heure, Pères, mères, aïeuls perclus Attendent devant leur demeure.