‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 57 sur 66 · LES CONSCRITS · texte numérisé non relu

LES CONSCRITS

Ils chantent leur refrain : « Partons, chers compagnons !

Partons, la fleur de la jeunesse I »

A plein gosier, suants, rouges comme brugnons

Que Vendémiaire caresse...

Ceux d'une autre commune, au prochain carrefour,

Débouchent en fier équipage.

On se toise, on se jauge : avant la fin du jour

On aura peut-être tapage.

Et puis d'autres encor portant d'autres drapeaux

Vont s'engouffrer dans la mairie, D'où l'on ressort avec des chiffres aux chapeaux :

Ce jour veut qu'on pleure ou qu'on rie !

Tel pauvre petit gars, dont l'ancien tout courbé

Ecorche là-haut la bruyère, En voyant, comme on dit, qu'au sort il est tombé,

Sent des larmes sous sa paupière !

Tel amoureux s'afflige et tremble que Lison,

S'il part, ne lui soit infidèle ; Tel autre qu'on ne prenne un gendre à la maison

Cependant qu'il sera loin d'elle...

Mais quoi! l'on pleurera plus tard; gai! les enfants!

Dans le gousset deux écus sonnent :

Allons, des flots de vin et des flots de rubans

Qui sur les épaules frissonnent !

Des rubans rouges, verts, bleus, larges de six doigts,

Que nous offrirons à nos mies, Cette nuit, en rentrant un peu gris sous leurs toits,

Quand les mères sont endormies !

Et malheur à présent aux conscrits des Vallons, Mangeurs de courges et de prunes,

S'ils s'en viennent rôder trop près de nos talons Comme des guêpes importunes !

Malheur également à ces noirs patar'nis, Petits-fils de chiens d'hérétiques !

S'ils raillent, on saura leur caresser les reins Avec nos vieux gourdins celtiques!...

Mais le jour baisse, fils; on nous attend là-haut, Vers le Lagast aux croupes blanches :

Gars des genêts, en route! et chantons comme il faut De nos belles voix des dimanches.

Dans le village, où l'Angélus A tinté depuis plus d'une heure, Pères, mères, aïeuls perclus Attendent devant leur demeure.

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