‹ Poésies, 1888-1892Chapitre 58 sur 66 · LES CONSCRITS · texte numérisé non relu

LES CONSCRITS

Et les filles, bras enlacés, S'avancent un peu sur la route Par où viendront leurs fiancés. Des chants au loin... Chacun écoute...

« Ce que je regrette en partant,

C'est ton tendre cœur, ô maîtresse... »

— Ils arrivent... On les entend,

Et l'on tressaille et l'on s'empresse...

« Quand nous serons en pleine mer.

En pleine mer de l'Angleterre... »

— Ah ! les vieux mots et le vieil air Que le fils chante après le père !

Je le fredonne encor parfois, En évoquant dans ma mémoire Notre arrivée à travers bois, Le soir du tirage, à nuit noire.

Que de sourires et de pleurs !

Que d'espérances et de craintes!

Chez les mères, que de douleurs !

Chez les amoureuses, d'étreintes !

Elles guettaient et, tout à coup, S'élançaient à notre passage, Lèvre à la lèvre et bras au cou, Le cœur battant sous le corsage.

2l6 VOIX RUSTIQUES

« Quel numéro? — Vingt. — Malheureux!

— Et toi? — Cent ! — Merci, Sainte Vierge !..

— La masque* nous trompa tous deux...

— J'ai bien fait de brûler un cierge! »

Et deux heures après, par d'agrestes sentiers, Vers les mas endormis où quelque chien aboie, Plusieurs rentrent, laissant pendus aux églantiers Leurs rubans, mais non pas leur fierté ni leur joie.

L'un rêve qu'il sera marin, et que la mer

Est un immense champ qui gronde et qui remue,

Où ne poussa jamais ronce ou genêt amer,

Et qu'un vaisseau laboure ainsi qu'une charrue;

L'autre, qu'il traînera des canons vers le Rhin Au trot de lourds chevaux, dans des bruits de ferraille, Et que du même poing dont il jetait du grain Il sèmera sans doute un jour de la mitraille;

Le troisième, d'un sabre où reluit le soleil

Ht qui, mieux que la faux dont il coupait les herbes.

Dans la charge fera gicler le sang vermeil

Et choir les cavaliers comme croulent les gerbes;

* La Sorcière.

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